Les individus
qui se mêlent de culture se croient vivants, ils écrivent des livres,
peignent des tableaux de peinture, composent des pièces pour récitant,
orchestre et bande magnétique, mais ils sont morts, secs, poussiéreux,
hallucinés et fantomatiques : ce sont des reliques inertes.
Ce ne sont
pas les outils qui manquent pour infliger des dommages à la « réalité
empirique » des philosophes. En premier lieu, on pense évidemment au
mangonneau, cette forme médiévale de l'onagre qui permettait de lancer
des projectiles contre les murs des châteaux forts.
Pour parler
véridiquement de l'homicide de soi-même, il faudrait en montrer toute la
crudité, c'est-à-dire les carottes râpées, les radis, la salade de
tomates ou d'endives qu'il contient. Ce serait assez fastidieux.
Au Yémen,
dit-on, il y a tout ce qu'il faut : Houthis et matériaux. C'est sur la
foi de ce ouï-dire que Rimbaud, désireux de se procurer de nouveaux
matériaux pour ses poëmes, se rendit à Aden en août 1880. Hélas, quelle
ne fut pas sa déception ! Tout ce qu'il trouva là-bas, ce fut une
chaleur à tout casser !
Celui que
« l'être » exaspère a toujours la solution de s'enfermer dans une
chambre palléale de mollusque (avec les branchies et le tube digestif)
et de se rendre saoul à en crever.
Franz Kafka
avait le chic pour inventer des situations kafkaïennes, et le pis, c'est
qu'il se retrouvait parfois lui-même prisonnier des labyrinthes qu'il
avait conçus. Ainsi lorsqu'il écrivit une « lettre au père » ; ou
lorsqu'il se lança dans d'absurdes « préparatifs de noce à la
campagne ».
L'écrivain
italien Cesare Pavese avait non seulement le courage de dire (il a écrit
plusieurs livres) mais encore la volonté de faire (il s'est suicidé) :
il était pécressiste (comme le chien Douglas).
Au dire du
professeur Munteanu, le négateur Émile Cioran ne sortait dans la rue que
pour « baigner sa face jaunie dans les vents carnassiers ». Il disait
que ça lui donnait un coup de fouet ; qu'après ça, il pouvait être
négatif pendant au moins huit heures non-stop.
Les
organes (foie, cœur, cerveau, etc.) ont certainement une utilité, mais
ils sont aussi — et peut-être surtout — « les arcanes branchus de
notre déchéance ».
C'est par
abus de langage que les philosophes sont appelés des penseurs. Car on a
beau chercher, on ne trouve dans leurs systèmes pas plus de pensée qu'il
n'y a de beurre au fiacre. Ne s'y trouve que de la « pensée-moignon ».
Tandis qu'il
pousse son chariot dans les allées du supermarché, le nihilique a
l'impression d'être un Christ en croix entouré de larrons larviformes
(les autres clients du supermarché).
L'écrivain
Ernst Jünger croyait possible de découvrir le sens caché de l'univers en
observant les insectes. Mais il eut beau observer et observer, il
n'arriva à rien de tangible.
Le « progrès
technique » dont le monstre bipède s'enorgueillit tant, ce « progrès »
n'a fait qu'amplifier la malignité des objets. Avant, on tapait dessus
du plat de la main, on leur donnait un coup de pied et ils arrêtaient
leurs singeries. Mais maintenant qu'ils sont bardés de bitoniaux, leur
vice ne connaît plus de bornes.
Nous recevons
de la vie force bourrades, et à la fin la moutarde nous monte au nez.
Comme Émile Cioran, nous ne savons pas encore ce que nous allons faire
mais ça ne va pas être beau.
Solitude,
vieillissement, alopécie, sentiment d'être méprisé parce qu'on ne prend
pas les vignettes... Pour être superlativement malheureux, il ne nous
aura manqué que d'être roumain.
En lisant
l'Ecclésiaste, on se pénètre de l'idée que tout est périssable, et c'est
là une pensée infiniment apaisante pour celui que martyrise une mégère
difforme au faciès d'hippopotame. Oui, en vérité, telle est la leçon de
l'Ecclésiaste : les mégères aussi sont périssables, et leur ressemblance
avec un hippopotame ne saurait les préserver de l'annihilation.
Ce besoin,
chez l'homme, de « créer des concepts »... Déjà l'ineffable homme des
cavernes... Avec son petit panier de cerises sauvages et ses morceaux de
silex... N'était-il pas une sorte de Foucault embryonnaire ? La folie,
les prisons, la « mort de l'homme »... Pour qui sait regarder, tout est
déjà dans ses peintures rupestres.
Que picucule
soit le nom usuel du dendrocolapte, nous voulons bien le concéder, mais
en contrepartie, nous aimerions qu'on nous permette de détruire le monde
ou tout au moins de bien l'esquinter.
« Tiens, et
si je faisais un homme qui marche ? », se dit Alberto Giacometti un jour
de 1947. Aussitôt dit, aussitôt fait. Sans en avoir conscience, le
sculpteur venait de se « kitschifier » de façon irréversible. On lui
avait pourtant dit d'être prudent, avec son argile, son bronze et tout
ça — mais il n'écoutait rien.
Dans Les
Possédés, Kirilov se tue pour prouver au vulgum pecus qu'il est Dieu.
Mais c'est un échec, personne ne croit qu'il est Dieu. Il a fait une
erreur de calcul quelque part. Il a voulu dériver le laplacien en
coordonnées sphériques et il s'est trompé, à tous les coups.
Les
théologiens affirment que la tristesse est un péché contre l'espoir.
Mais évidemment, cela n'a jamais dissuadé personne d'être triste.
L'espoir ! Chacun sait que l'espoir est un salop qui ne tient jamais ses
promesses et vous prend pour un « jambonneau ».
On peut dire
bien des choses du suicidé philosophique, mais certainement pas que ses
œuvres se ressentent de la manière suave du Giorgion ; surtout pas son
œuvre maîtresse, l'homicide de soi-même.