L'écrivain
Borges était tellement préoccupé par le problème du temps qu'il en
oubliait la convention tacite qui veut qu'un écrivain porte des
chaussures ou des bottillons. Pur esprit, il se promenait dans
l'existence en sandalettes, au grand désespoir de Virginia Ocampo, de sa
sœur Silvina et du peintre Xul Solar.
Avec ses
lunettes rondes, sa coupe au bol et ses pinceaux, le peintre Foujita
incarnait parfaitement ce « désordre asiatique du monde réel » dont
parle Borges.
Toute sa vie,
on poursuit un idéal sans savoir exactement ce qu'il est, et quand,
après mille péripéties, on l'atteint enfin, on découvre stupéfait qu'il
ne s'agit pas du tout d'un idéal mais de l'Hindou qu'on pensait avoir
tué au premier chapitre !
Au dire de
son ami Bioy Casares, quand Borges devait s'acquitter de la « grosse
commission », il le faisait en invoquant les mânes de Carlyle, d'Emerson
et de Walt Whitman (parfois aussi de Henry James).
Borges a
raison de dire que, ouvrez les guillemets, celui qui cite un auteur est
la plupart du temps un crétin qui cherche à se faire mousser, fermez les
guillemets.
Dans un de
ses dialogues avec Osvaldo Ferrari, Jorge Luis Borges indique avoir fait
la connaissance de Güiraldes par l'intermédiaire de Brandán Caraffa. Ce
nom d'abord ne nous dit rien, mais en cherchant un peu, on découvre
qu'il s'agit d'un poëte ultraïste dont le patronyme évoque un pichet ou
même un broc.
Dans le
recueil de poëmes de Tulio Herrera intitulé Se hâter plus tôt, il manque
des mots. Le résultat est qu'on ne comprend rien. On a dépensé de la
bonne argent et on ne comprend rien. Salops de poëtes.
Si Borges
avait rencontré la Clara Porges des Mutilés, il lui aurait sûrement
parlé d'Estanislao del Campo et d'Hilario Ascasubi, mais est-ce que ça
l'aurait intéressée, on peut en douter. Dans le roman d'Ungar, elle a
l'air de se foutre complètement de la littérature gauchesque.
Le désespoir a
une odeur sui generis, à l'instar du valet Petrouchka. Une odeur où il
entre du géranium, de la citronnelle et — après tout, pourquoi ne pas
le dire — du muguet.
Dans un de ses poëmes, Longfellow parle du « long et mystérieux exode de la mort ». Mais — car il y a un mais — cela ne s'applique pas au poëte Carlos Grünberg. En effet, la mort ne l'a pas totalement englouti puisque ses vers sont dans notre mémoire. En tout cas ils y étaient jusqu'à récemment.
Chaque fois qu'il le peut, Jorge Luis Borges nous rappelle que le poëte Cansinos Assens était capable de saluer les étoiles dans une vingtaine de langues. Et il fait bien car c'est le genre de choses que, distrait par les vicissitudes de l'existence, on a vite fait d'oublier.
Si Bartleby « préfère ne pas », ce n'est pas pour plaire à une petite élite dont il n'a cure, ni à cette entité platonique adulée qu'on surnomme la Masse. Il ne croit pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. S'il préfère ne pas, c'est pour la simple raison que tout le fait chier. Et on le comprend parce que justement, nous aussi !!!
Ce
serait un sale coup si un jour on réalisait que la réalité n'est pas
verbale, qu'elle peut être incommunicable et atroce, et qu'on s'en
allait, taciturne et seul, chercher la mort dans le crépuscule des environs de Bezons.
Qui
a lu ou entendu une fois le vocable zingibéracé ne peut plus penser à
rien d'autre pendant le restant de ses jours. Ce vocable est un « zahir
borgésien ».
Penser
constamment à une chose particulière, il n'y a pas meilleur moyen de
perdre la raison. « Ne serait-il pas fou, celui qui se représenterait
continuellement une carte de Hongrie ? » demande le héros d'une nouvelle
de Borges. Il y a fort à parier que si. Comme le serait aussi celui qui
trouverait que tout, dans le fétide et rébarbatif réel, est relatif au
gingembre — est « zingibéracé ».
Blessé
à la tête par un volet fraîchement repeint, l'écrivain Borges faillit
mourir d'une septicémie. S'il était mort, nous n'aurions pas eu l'Aleph.
Il nous aurait fallu vivre sans l'Aleph — et ç'aurait été dur, oh,
bien dur. C'est déjà dur de vivre, mais ç'eût été pis.
Des
nombreux problèmes qui exercèrent la téméraire perspicacité de Lönnrot,
aucun ne fut aussi étrange — aussi rigoureusement étrange,
dirons-nous — que le vocable zingibéracé. Il fallait se lever de bonne
heure pour découvrir qu'il signifiait « relatif au gingembre » !
Tonitruante,
équestre et mal réveillée : c'est ainsi que dans l'Approche
d'Almotasim, Mir Bahadur Ali décrit la police du sirkar, et c'est ainsi — en étant un peu coulant — que l'on pourrait décrire la faconde
nordiste du « Gros Quinquin ».