Personne —
pas même Schopenhauer lui-même, probablement — n'a lu Le Monde comme
volonté et comme représentation en entier. Il y a trop de mots, c'est
écrit trop petit et — avouons-le — c'est vite lassant. Par contre,
beaucoup de gens font « jore » qu'ils l'ont lu. Il faut dire que pour
jouer les ténébreux, c'est moins onéreux existentiellement que le
suicide.
Le pessimiste
nous fait penser à ce vigneron qui, voyant que l'on dresse un gibet
dans la cour, croit que c'est à lui qu'on le destine et se dit que la
vie ne se présente pas sous les meilleurs auspices de Beaune.
Schopenhauer
n'était pas fanatique du comput de l'Écriture. Il préférait le comput
hindou (qui fixe le temps raisonnable d'une vie humaine à cent ans et
non à soixante-dix).
Schopenhauer a
écrit qu'il n'y a pas d'actes, pas de pensées, pas de maladies qui ne
soient volontaires. Avec tout le respect que l'on doit à ce philosophe,
cela paraît douteux pour les pensées et les maladies, et c'est même
complètement invraisemblable pour la maladie par excellence : celle
d'exister.
Quand on
demandait à Schopenhauer si ça « boumait », il répondait : « La vie
n'est qu'une sorte de moisissure apparue incongrûment sur la croûte
minérale du globe. La conscience, la douleur, le plaisir ne servent à
rien. Et d'ailleurs, tout l'univers ne sert à rien. » En général, les
questionneurs ne demandaient pas leur reste.
On voudrait
savoir comment vivre, alors on cherche chez Platon, chez Leibniz, chez
Schopenhauer, chez Maritain, tout ça pour finalement découvrir — par
soi-même ! — que la meilleure façon de vivre, c'est allongé sur un
canapé en laine, la casquette rabattue sur le nez.
Berkeley, Schopenhauer et Merleau-Ponty ont fait chou blanc, mais il se peut très bien que quelque quidam allongé au crépuscule dans un champ de coquelicots ait résolu le problème central de l'univers. Si c'est le cas, il s'est bien gardé d'en parler. Mais ça vaut peut-être mieux comme ça, et puis ce n'est pas dicible, si ça se trouve.
Schopenhauer va un peu vite en besogne. C'est trop résumer, de dire que la vie est un pendule qui oscille de la souffrance à l'ennui. Certes, il y a la souffrance, il y a l'ennui, mais il y a aussi... les grosses dondons ! Et ça... — c'est le pis.
Les
concepts de volonté et de représentation, quand on est schopenhauerien,
on les applique d'abord au monde, à la mer, aux forêts, puis une fois
qu'on a pris le tour de main, aux roses que l'hiver prépare en secret. À
condition de le faire très soigneusement, ça marche au poil.
Comment
devient-on pessimiste ? Il est difficile de donner une réponse
générale, mais le pessimiste est souvent un individu dont le mime
Marceau a gâché l'enfance avec ses insupportables spectacles de mime.
Quand on a subi tout jeune des pantomimes du mime Marceau, comment ne
pas s'attendre au pire dans l'existence ? C'est encore plus épouvantable
que de lire du Schopenhauer.
Nietzsche
éprouvait à l'endroit de Wagner et de Schopenhauer une véritable haine.
Il maudissait ces maîtres qui avaient perverti sa jeunesse. Mais
n'est-ce pas le cas de tout homme ? Qui pense et qui sent ? Aux
chiottes, Wagner ! Aux doubles-vécés, Schopenhauer ! Du balai !
Schopenhauer
n'eût-il écrit que son apophtegme du porc-épic qu'il mériterait déjà de
figurer au panthéon de la Pensée universelle (en compagnie de
Raymonde-Élise Doise et de ses immortelles Vacances à Plomenez).
Quand
on pense que certaines personnes disent fiduciaire... Que d'autres (ou
parfois les mêmes) boivent des « mêlé-casses »... L'être humain est
vraiment d'une bêtise incommensurable. Schopenhauer a raison de
l'appeler un pue-du-cul et un mange-merde.
Schopenhauer
en rajoute un peu. Sauf malchance exceptionnelle, la vie n'est pas
l'exercice du pire, elle est plutôt l'exercice de l'emmerdant. Mais ce
n'est déjà pas mal.
Quand
on a un peu roulé sa bosse dans la « réalité empirique », on envisage le
monde comme une représentation du sujet connaissant, et ce dernier comme
une sorte de pot de pisse qui ne se connaît soi-même que comme volonté,
et encore. Au plan moral, on s'oppose à l'eudémonisme de Baruch
Spinoza.
Pour
le chat, vivre consiste à faire de longues siestes au soleil et à
dévorer de succulentes croquettes Canaillou, tandis que pour l'homme,
ainsi que l'a noté le « romancier de l'absurde » Albert Camus, la vie est
faite d'ennuyeuse monotonie, de paroles superflues et de solitude.
Pourquoi ? Le chat n'a pas lu Dostoïevski ni Schopenhauer ni Fernando
Pessoa, voilà pourquoi.
Schopenhauer
soutient que n'importe quel homme est tous les hommes ; que quand on en
a vu un, c'est comme les « films de bidasses », on les a tous vus.
Schopenhauer
dit que quand on considère le problème de l'immortalité de l'âme, c'est
comme quand on regarde le film Deliverance : on en vient fatalement à
se poser la question « Was Drew actually shot ? » C'est ce que les
philosophes appellent « l'incertitude épistémique ».
Les
écrivains sont désormais considérés comme des amuseurs, peu importe le
genre dans lequel ils donnent. Et s'ils n'amusent pas, gare : le petit
bâton dans les oneilles. Allez écrire que « rien n'est » ou que « seul le
pire arrive », après ça.