Nonobstant
son sourire amical, la vie est un phlegmon mortel. Seul point en sa
faveur, elle est sans collection (à la différence du panaris qui lui est
collecté).
Selon
Protagoras, tout ce qu'on a le droit de dire du réel, c'est qu'il n'est « pas même ainsi ». Mais le nihilique s'en moque et le clame haut et fort : le réel est dessicatif.
Tous
les moyens sont bons au nihilique pour rejoindre le Rien : il ira en
diligence, en voiturin, en traîneau, en espéronade, à cheval ou en
patache. Mais s'il doit y aller en espéronade, il aimerait du moins
qu'elle soit charnue !
Selon
Jacques Bouveresse, le philosophe Wittgenstein, après avoir publié son
fameux Tractatus, fut poursuivi par une horde de gnomes jacassiers qui
répétaient sans cesse comme pour se moquer de lui : « le monde est tout
ce qui a lieu » et « ce qu'on ne peut dire, il faut le taire ». D'après
Bouveresse, Wittgenstein en avait « ras la casquette ».
Emprunter
le plumage d'un perroquet bigarré pour pouvoir s'approcher du Grand
Tout et l'éventrer ? Après tout, pourquoi pas... Quand on veut en finir
avec l'être, il ne faut pas craindre le ridicule.
Pourquoi,
un jour, décide-t-on de prendre une dose mortelle de taupicide ?
Peut-être la fatigue ? Peut-être le dégoût du concept-marteau qui
concasse peu à peu nos âmes sensibles ? Peut-être, cadavre vivant,
est-on curieux de voir ce que ça fait d'être mort « pour de bon » ? Il y a
mille raisons et le plus fort est qu'elles sont toutes également bonnes !
Le
poulpe de la mer Égée a une façon bien à lui de se déplacer. Il agite
ses tentacules en tous sens, paraissant effectuer une espèce de vol
baroque. Cela inspire à l'étant existant des sentiments mélancoliques et
même de l'horreur.
Pour
se convulser dans une entaille, il faut se lever de bonne heure.
Surtout quand l'entaille en question est ineffable (comme l'était en son
temps l'homme des cavernes). Et pourtant...
Si
l'on devait décrire en quelques mots ce qu'est la philosophie à
quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler, on hésiterait entre « un
précipité momifié d'idées » et « un vin blanc claquemuré ». On opterait
sans doute pour le vin blanc mais seulement après s'être longuement « tâté le pouls ».
Si
le nihilique ne pavoise pas, s'il ne mange pas de pain d'épice ni de
kouglof, s'il ne pousse pas de cris de liesse pour célébrer son passage
dans le Disney World de l'existence, c'est parce qu'il n'est pas aveugle
et qu'il voit bien que sa vie, malgré tous ses efforts pour être « festif », n'aura été qu'une longue et ennuyeuse « promenade automnale de
l'inexploité ».
Le
temps, l'espace, la vie, qui sommes-nous pour oser en user de la sorte ?
Dirait-on pas que le monstre bipède se prend pour la reine d'Angleterre ? Un peu de modestie, monstre bipède !
Les
hippocastanacées (marronniers d'Inde, paviers, etc.) ont une dignité
que l'homme ne possède pas. Ils ne produisent pas de concepts ni de « pensées profondes », et échappent ainsi au ridicule.
Récemment,
une rumeur a couru selon laquelle le réel serait tératogène. Puis une
contre-rumeur a prétendu le contraire. La vérité est qu'il l'est bel et
bien — et il suffit de sortir dans la rue pour s'en convaincre. Les
monstres pullulent. Ils sont là. Ils sont dans les campagnes. Ils sont
dans les villes. Comme Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau, ils
sont partout !
Avec
une bonne hache et un peu d'entraînement, on pourrait peut-être
trancher le monde en deux coupoles visqueuses d'où s'échapperait une
sorte de gélatine rouge ? Et peut-être, mue par la force de gravité,
cette gélatine coulerait-elle jusqu'aux pierres froides du couvent ? —
Non, tout cela n'a pas de sens, il n'y a pas de couvent, et puis il
faudrait se procurer une hache, il vaut mieux laisser tomber et
réfléchir à un autre plan.
La
place du nihilique n'est pas parmi les hommes. Il n'appartient pas à ce
monde. Il s'y sent comme une capucine amicale au milieu d'un champ de
primevères.
Parfois,
pas très souvent, le nihilique rêve de noyer l'écrivain Georges Perec
dans une bassine de matière plastique rose. Son côté hircin l'a toujours
irrité (la petite barbiche). Et il fait un peu trop « monsieur le
malin ». Oui, enfin... ça ou autre chose...
La « réalité empirique » est d'une saleté repoussante et d'un désordre sans
remède. Vous pouvez la nettoyer à fond, vous pouvez la parer de colliers
opalins, elle grouillera bientôt à nouveau de scarabées gigoteux, de
palmiers, de promontoires verdoyants, d'hexaèdres aux sécrétions
réfléchies, et d'un tas d'autres choses plus ou moins dégoûtantes.
Dans
une lettre au cardinal de Retz, le célèbre moraliste La Rochefoucauld
appelle son crâne une « cave meublée ». Il dit que s'y trouvent des
radicelles sécrétant un « liquide diastasique » et que ces radicelles
s'agitent crescendo molto pour expulser le réel.
Dans
le Livre de Mu, il est dit que celui qui, après avoir longuement
pratiqué la méthode d'Urbantschitch, parvient à prononcer correctement
la phrase « Mimi vit six perdrix », celui-là devient invisible à soi-même
et à l'omnitude.
Nos
villes sérielles sont sillonnées de rues maussades qui toutes se
caractérisent par une absence quasi totale de genévriers et de spondias
(et ne parlons pas des ancolies).
Certains
disent que l'anachorétisme n'est qu'une pièce annexe de l'expérience
humaine. Peut-être, mais c'est la seule de la fichue baraque où l'on
sente le parfum léger des momordiques (quand les fenêtres sont
ouvertes).
Les
gens font des choses (ils se trémoussent, ils voyagent, ils ont des
aventures sentimentales, etc.) simplement parce qu'ils ne voudraient
pas, au moment de clamecer, avoir à se dire qu'ils ont « gâché leur vie »
(en ne voyageant pas, en n'ayant pas d'aventures sentimentales, etc.).
Mais ces choses, ils n'ont qu'à imaginer les avoir faites, c'est moins
fatigant et ça revient exactement au même.