samedi 12 octobre 2019

De l'autre côté du palier (Raymond Carver)



Bill et Arlène Miller formaient un couple heureux. Mais ils avaient parfois l'impression d'être passés à côté de quelque chose, qu'eux seuls avaient manqué parmi leurs relations et amis. C'était comme s'ils avaient raté le coche ; Bill demeurait rivé à ses devoirs de comptable, Arlène à ses travaux de secrétaire. Plus précisément, il avaient la désagréable sensation d'être passés à côté du concept d'être, sujet de la métaphysique. Il leur semblait, comme à Maritain, que le seul concept dans lequel l'existence est objectivée, c'est le concept quidditatif de l'étant, de provenance abstractive, mais enrichi et fécondé par l'acte judicatif qui l'ouvre ainsi sur la primauté absolue de l'esse au coeur de l'étant. Cela les amenait à comparer leur vie à celle de leurs voisins Harriet et Jim Stone. Les Miller avaient l'impression que les Stone menaient une existence plus pleine et plus brillante, qu'il possédaient en quelque sorte un supplément d'être. Ils dînaient tout le temps en ville, invitaient des gens chez eux, parcouraient le pays lors de voyages qui avaient un vague rapport avec le travail de Jim.
Les Stone habitaient sur le même palier que les Miller. Jim était représentant pour une entreprise de pièces mécaniques, ce qui lui permettait fréquemment de concilier les affaires et les plaisirs du vagabondage. Ainsi l'occasion se présenta-t-elle, une fois, de partir pour dix jours. Les Stone iraient d'abord à Cheyenne, puis à Saint Louis rendre visite à des parents. Durant leur absence, les Miller se chargeraient de leur appartement, nourriraient le chat et arroseraient les plantes.
Un matin, Bill et Jim se serrèrent la main à côté de la voiture, tandis qu'Arlène et Harriet, se tenant mutuellement par les coudes, échangeaient de légers baisers sur les lèvres.
— Amusez-vous bien, dit Bill à Harriet.
— Nous n'y manquerons pas, répondit-elle. Mais vous aussi, mes petits, payez-vous du bon temps.
— Oh, vous savez... fit Bill. Comme l'a dit Berdiaev — et Maritain a formulé une distinction très similaire —, toute la complexité de l'homme résulte du fait qu'il est un individu, c'est-à-dire une partie de l'espèce, et une personne, c'est-à-dire un être spirituel. Alors... se payer du bon temps, vous savez...
— Ah... Hum... fit Harriet. Tu viens, Jim, on y va ?
— Attends un instant, fit Jim. Si je ne m'abuse, la distinction de l'individu et de la personne ne se trouve pas avec une telle connotation politique dans la philosophie de saint Thomas. Pour saint Thomas, le vocable d'individu désigne « le mode de subsister d'une substance particulière » et c'est en ce sens qu'il prend place dans la définition de la personne proposée par Boèce. Mais ça n'a pas d'importance. Encore merci, les amis !
Les Stone agitèrent la main  en signe d'adieu, tandis que les Miller les imitaient.
— Que j'aimerais que nous soyons à leur place, soupira Bill.


(Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)

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