Les Japonais
ont raison de dire que parmi les choses les pires, il y a manger des
fraises dans l'obscurité. Mais on pourrait citer aussi le fait d'exister — qui est pas mal gratiné, dans son genre.
En juin 1925,
à Alger, Paul Valéry reçoit un coup de pied de cheval. Le « héros
intellectuel national » en conçoit un vif dépit et en éprouve une
cuisante douleur dans les parties sacrées. D'après la princesse de
Polignac, il ne décolérait pas. « Me faire ça à moi, qui ai consacré la
majeure partie de mon existence à la vie de l'esprit ! »
Le centurion
de Capharnaüm implore Jésus : « Dis un mot et mon serviteur sera
guéri. » Jésus demande : « N'importe quel mot ? » Le centurion répond :
« Oui, n'importe. » Alors Jésus dit : « Okay, puisque c'est comme
ça, zingibéracé. » Le centurion fait : « Hein ? » Et Jésus explique :
« Ça veut dire relatif au gingembre. » « Oh », fait alors le centurion.
Dès qu'il se
passe quelque chose à Marseille, la machine à poncifs se met en route :
la « cité phocéenne » par-ci, la « cité phocéenne » par-là... Assez de
cités phocéennes ! Un acte !
Comme Simone
voulait savoir à quoi ressemblait le Rien, le négateur, après avoir
réfléchi quelques instants, lui dit que le Rien était « sec et poli
comme une perle noire de Tikehau ». Alors Simone, émue : « T'es un vrai
poëte, Émile ! Viens que je te donne un bécot ! »
Le cerveau
fait de ces associations loufoques... Ainsi, on ne peut pas lire ou
entendre le nom Marcel Béalu sans penser à du papier alu. Cela n'aide pas à
se concentrer sur les poëmes dudit Marcel !
Charles
Baudelaire ne trouvait pas le général Aupick aux pommes. C'est le
peintre Boudin, qu'il trouvait aux pommes. Le général Aupick, il
l'envoyait aux fraises.
Si les
humains s'apparient, ce n'est pas par attirance physique (ils sont
moches) ni pour avoir quelqu'un à qui parler (ils n'ont rien à dire).
Non, leur véritable motivation est de faire comme tout le monde ! Ils
veulent être « normaux » ! — Et aussi, ils ont une peur bleue de se
trouver face à leur propre vide, cela va sans dire.
Messieurs-dames
qui seriez prêts à jurer que vous n'êtes pas seuls, qu'il y a des gens
qui vous aiment, et cætera, attrapez donc un panaris et on en reparlera.
Le panaris nous révèle notre radicale solitude. Non seulement les
autres ne souffrent pas du doigt avec nous, mais en plus ils n'en ont
rien à foutre.
Quand, à
l'image de Cioran, on est « excédé par tous » mais qu'on souffre de la
solitude, on peut suivre l'exemple de madame Blavatsky et entretenir des
communications avec des mahatmas plus ou moins invisibles.
L'Ecclésiaste
disait que tout est vain, pourtant il se lavait, il portait des
vêtements, il mangeait... et il mangeait même très bien puisque --- c'est lui-même qui le dit --- il connaissait des « routiers sympas ».
Les individus
qui, l'air de rien, vous font savoir qu'ils ont lu tel ou tel livre,
qu'ils ont vu tel ou tel tableau de peinture, de tels individus, comment
les qualifier ? Ce sont des goujats — des « goujats culturels ».
Heidegger
menaçait de sauter par la fenêtre si on ne lui disait pas pourquoi il y
avait de l'étant et non pas plutôt rien. Heureusement, Gabriel Marcel
était là qui l'attrapa par le colback et lui dit : « Ne te frappe pas
comme ça, voyons, Martin. Tu prends les choses trop à cœur. C'est comme
ça, qu'est-ce que tu veux... C'est le mystère de l'être. »
Le gars
Rimbaud dit qu'il veut « aller loin, bien loin, comme un bohémien, par
la nature, heureux comme avec une femme ». Heureux comme avec une
femme ! Il a le mot pour rire, le béjaune !
Il n'y a pas à
dire, la vie, c'est exigu. Il vaut mieux ne pas avoir de gros coudes ou
de gros genoux — ni de « grandes espérances » (comme dirait Dickens).
À force de
vous faire percuter sur le trottoir par des malotrus qui poursuivent
tranquillement leur chemin, à force de rester assis des vingt minutes à
la terrasse d'un café sans qu'un serveur se montre et vous demande ce
que ce sera, à force de voir des oiseaux déféquer — en votre présence ! —
sur votre véhicule, à force de voir des personnes du sexe jeter leur
dévolu sur des fabricants de bouchons de bouteilles de vin, vous
finissez par vous demander, c'est fatal, si vous n'êtes pas l'homme
invisible d'H.G. Wells.
Jouir de
l'instant présent, on en rêve, mais quand on est suffoqué par l'absurde
camusien, horrifié par la malrucienne condition humaine, et pris d'une
sartrienne nausée devant la vie, comment faire ? C'est tout simplement
impossible !
Le suicidé
philosophique raconte : « Lundi matin, le concept d'angoisse, le traité
du désespoir et la pensée de l'homicide de soi-même sont venus chez moi
pour me serrer la pince. Comme j'étais parti, la pensée de l'homicide de
soi-même, se faisant le porte-parole du groupe, a dit : “Puisque c'est
ainsi, nous reviendrons mardi.” Et de fait, ils sont revenus. »
On espère
toujours que sa tête d'autrefois va revenir, sa tête de quand on était
jeune, mais c'est le contraire qui se produit : on ressemble de plus en
plus à une momie. Serait-on, comme le Mômo, victime d'un envoûtement ?
A-t-on été marabouté par quelque Professeur Boubacar ou Diakité ?
Paul Celan et
Ghérasim Luca se sont tous deux suicidés en se jetant dans la Seine,
« dans l'onde amère où tout s'oublie ». Henri Michaux a rendu hommage à
Paul Celan dans une « Méditation sur la fin de Paul Celan », mais il n'a
pu rendre hommage à Ghérasim Luca dans une « Méditation sur la fin de
Ghérasim Luca » vu qu'à la mort de ce dernier lui-même avait déjà quitté
ce monde (il ne s'est pas jeté dans la Seine mais a été percuté par un
train de marchandises).
Chaque fois
qu'il mangeait des choux de Bruxelles ou un haricot de mouton, le poëte
Verlaine avait des « vents mauvais » qui l'emportaient deça, delà,
pareil à la feuille morte.