« Quand j'entends le mot vivre, je sors mon revolver ou du poison. » (Luc Pulflop)
samedi 19 mai 2018
Instant critique
« Arrivé au passage du livre de Frobenius qui dit qu'il n'existe que trois algèbres associatives à division de dimension finie sur le corps commutatif des réels, ma pensée était de me détruire. » (Charles-Jean de La Vallée Poussin, Souvenirs mathématiques, Bruxelles, Dewit, 1929)
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
Fichte, Schelling et l'Absolu
« Elle n'a sûrement pas pensé à ce témoin gênant. Mercredi, Glenna Duram, une Américaine d'Ensley Township, une petite ville du Michigan (États-Unis), a été reconnue coupable du meurtre de son époux en mai 2015.
La femme avait tiré à cinq reprises sur Marty Duram, son mari, avant de retourner l'arme contre elle. Blessée à la tête, elle avait survécu à ses blessures. Dans un premier temps, les enquêteurs étaient à la recherche d'une tierce personne qui aurait tiré sur le mari et sa femme.
Mais c'est un témoin de la scène un peu particulier qui va permettre de faire avancer l'enquête. Le couple possédait en effet un perroquet gris du Gabon, prénommé Bud. Pris en charge par les parents de la victime après le drame, le volatile ne va cesser de répéter cette phrase: "L'Absolu objectivé n'est plus l'Absolu", éveillant les soupçons de ses nouveaux maîtres. "Je suis personnellement convaincu qu'il était là, qu'il s'en souvient et qu'il le dit", affirme depuis lors le père de la victime.
Un spécialiste des perroquets a analysé les paroles du volucre et a assuré que ce dernier reproduisait la dispute du couple à laquelle il avait assisté — querelle qui renouvelait apparemment celle qui opposa Johann Gottlieb Fichte à Friedrich Schelling, le premier accusant le second "d'absolutiser gratuitement la Nature". Les parents de la victime en ont donc informé les enquêteurs.
Bien qu'elle ait nié avoir tué son mari et ait rédigé de nombreuses lettres d'adieu, Glenna Duram a donc été confondue par son perroquet. Sa peine sera fixée à la fin du mois d'août. » (Ouest France, 21 juillet 2017)
(Jean-Guy Floutier, Philosopher tue)
Colloque mondain
Été déjeuner avenue de Villiers chez Mme Miklowska.
Jaccard, plus lamentable de visage que jamais, définissait l'existence « un fromage de chèvre » ; « Ça sent le bouc » disait-il encore. Jaccard ne trouve pas de talent au Grand Tout. Il y a de la « bassesse d'âme » dans le cosmos.
À propos de fromage, comme je parlais de ceux qu'a chantés Virgile, Jaccard me disait que les fromages de ce dernier sont du genre de Saint-Nectaire, etc.
(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)
Farce
Étang de Soustons, deux heures de l'après-midi. Allongé sur un tapis de frais gazon, je lisais le livre de recettes d'Apicius De Re Coquinaria qui contient des indications pour farcir les poulets, les lièvres, les porcs et les dormouses 1.
Tout à coup, foudroyé par une réminiscence de vocabulaire : « La reginglette se compose d'une longue branche de châtaignier ou autre bois flexible que l'on replie de force sur elle-même, de manière néanmoins à lui laisser toute son élasticité. »
Si j'avais été seul, j'aurais instantanément ingéré une dose de taupicide. Jamais je n'ai ressenti avec une telle violence le besoin de mettre un terme à tout ça.
1. La plupart des farces décrites se composent de légumes, d'herbes et d'épices, de noix et d'épeautre ; souvent, elles contiennent du hachis de foie, de cervelle ou d'autres viandes.
(Robert Férillet, Océanographie du Rien)
Illusions perdues
Enfant, on babille, on construit des édifices miniatures avec ses « plots », on tourmente des insectes et des batraciens : c'est l'époque innocente des jeux et des ris. Puis on lit Les Cigares du pharaon, et c'en est fini de l'innocence, des jeux et des ris.
Quand Tintin ôte leur cagoule aux conjurés et que l'on découvre Mr et Mrs Snowball, ces époux Snowball que l'on aurait juré être de bénins « rosbifs » amateurs de thé, de scones et de cricket, on perd à jamais la confiance que l'on avait mise dans le monde des adultes. Tout, chez les « grandes personnes », ne vous semble plus qu'hypocrisie et vilenie dissimulée.
Quelques années plus tard, la vacuité de l'être vous apparaît et l'idée du Rien s'enfonce dans votre pachyméninge « comme une lame de faucheuse dans la terre désagrégée d'une taupinière ».
Mais le premier choc, et le plus violent, celui qui vous a dessillé, ce sont bien les duplices époux Snowball qui vous l'ont infligé.
(Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)
vendredi 18 mai 2018
Sanchopançaïsme nihilique
« Suicidé je suis né, suicidé je demeure : je ne perds ni ne gagne.
— Tu parles d'or, ami Sancho ! »
(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. dégoût)
Deux « amis de la sagesse »
En 1964, Gabriel Marcel rencontre Emmanuel Levinas à l'Université Libre de Bruxelles et lui parle de la mort :
« C'est ma compagne la plus fidèle ; elle ne me quitte pas depuis l'enfance, elle est à l'intérieur de moi. La mort fonctionne en moi, sans repos, comme le sable coule dans un sablier. »
Il confesse ensuite sa phobie des insectes, qui menacent de dévorer son corps, exprime sa peur du morcellement et de la décomposition, évoque l'abîme qui le regarde « avec ses yeux », et sa sensation qu'on le « martyrise avec des couteaux empoisonnés ».
Levinas, pris de court et passablement embarrassé, lui conseille alors de « prendre un peu d'aspirine et un léger purgatif », de se faire « quelques frictions avec du vinaigre » et « ça passera ».
(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)
Un petit sacripant
Un jour que sa mère traitait Heidegger d'« être vide et indéterminé » parce qu'il ne s'était pas lavé derrière les oreilles, il lui rétorqua non sans quelque suffisance : « Il est totalement erroné de parler de l'indétermination et du vide de l'être ».
On voit que dès cette époque — il n'avait alors que douze ans —, Heidegger avait compris que la déterminité de l'être n'est pas l'affaire de la simple acception d'un terme !
(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)
Corde universelle
Le théorème de la corde universelle, dû au mathématicien Paul Lévy, décrit une propriété des fonctions f continues sur un intervalle [a, b] et telles que f (a) = f (b). Mais il évoque aussi le célèbre aphorisme de Cioran disant que dès qu'on sort dans la rue, « extermination » est le premier mot qui vient à l'esprit.
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
Un fieffé gredin
Dans son livre poignant intitulé Philosophie und Moral in der kantischen Kritik, l'« ami de la sagesse » Gerhard Krüger (1902‒1972) se livre à une tentative paradoxale : celle de comprendre Kant à partir de l'anthropologie conçue comme une herméneutique morale du Dasein.
Comme le pénible Levinas mais par d'autres moyens, Krüger veut prendre ses distances avec Heidegger pour qui la raison décisive de la finitude de l'homme est la mort, tandis que pour Kant, c'est l'obéissance morale au commandement inconditionné.
Mais dès le premier chapitre, le philosophe doit se rendre à l'évidence : la perversité instinctive du Dasein, sa propension irrésistible au mensonge, et les impulsions morbides auxquelles il se livre avec délectation dans ses survêtements bariolés, rendent impossible une interprétation fondamentalement morale de l'étant existant.
(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)
jeudi 17 mai 2018
Silicea
Quel suicidé philosophique ne se reconnaîtrait dans ce portrait moral tracé par Georg Heinrich Gottlieb Jahr dans son Nouveau manuel de médecine homœopathique :
« Humeur mélancolique et envie de pleurer. — Nostalgie. — Anxiété et agitation. — Humeur taciturne : on est concentré en soi-même. — Inquiétude et mauvaise humeur pour la moindre chose, provenant de grande faiblesse nerveuse. — Scrupules de conscience. — Grande disposition à s'effrayer, surtout au bruit. — Découragement. — Morosité, mauvaise humeur et désespoir avec dégoût profond de la vie 1. — Disposition à se fâcher, opiniâtreté et grande irritabilité. — Répugnance pour le travail. — Apathie et absence d'intérêt. [...] — Idées fixes; on ne songe qu'à des épingles, on les craint, les cherche, et les compte partout. »
Et pour remédier à tout cela, le bon docteur Jahr préconise l'emploi, non du colt Frontier au canon de dix centimètres ni du taupicide mais... de la silice (silicea) !
Ô sancta simplicitas !
1. C'est nous, Férillet, qui soulignons.
(Robert Férillet, Nostalgie de l'infundibuliforme)
Principes de la nature et de la grâce fondés en raison
« Un drame conjugal s'est déroulé ce jeudi en fin de matinée dans une maison occupée par un couple de septuagénaires sur la commune de Villard-de-Lans.
Après qu'elle lui eut posé la question leibnizienne "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien", l'homme de 79 ans a violemment frappé son épouse à la tête avec un maillet. Le forcené s'est ensuite rendu dans son atelier où il a tenté de mettre fin à ses jours en s'égorgeant avec une disqueuse "pour se prouver à soi-même que rien n'est", selon les premiers éléments de l'enquête.
Entre-temps, sa femme, bien qu'ayant perdu beaucoup de sang, a eu la force d'appeler les secours. Très gravement blessés, l'épouse et son mari ont été pris en charge par les sapeurs-pompiers et une équipe du Samu avant d'être transportés par l'hélicoptère de la Sécurité civile à l'hôpital Michallon de Grenoble-La Tronche. Leurs jours sont toujours en danger.
L'enquête a été confiée aux gendarmes de la compagnie de Grenoble, qui ont commencé à compulser la Monadologie "pour en avoir le cœur net". » (Le Dauphiné, 24 novembre 2016)
(Jean-Guy Floutier, Philosopher tue)
On ne joue plus
Le constipé, qu'il produise son effort dans une casemate obscure ou à la lumière de lampes aveuglantes, entraîne avec lui une impression de solitude et de déchirement sous l'emprise de l'angoisse. Le peintre et sculpteur Alberto Giacometti a-t-il connu de première main ce si terrible tragique ? À voir ses œuvres, on le jurerait 1.
1. Cependant, dans les années 60, Giacometti offre à la Fondation Maeght un nombre important de bronzes.
(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)
92 jours (Larry Brown)
Monroe est passé me voir un jour, peu après mon divorce. Il avait de la bière. J'étais content de le voir. J'étais surtout content de voir sa bière.
« Tu prends tout ça comment ? m'a-t-il demandé.
— Pas mal, je suppose.
— Voilà une bière.
— Merci.
— Les femmes ! il a dit. Bordel.
— Ouais. Je le soupçonnais depuis longtemps mais maintenant j'en suis sûr : la femme ne peut concevoir ce qu'est le sujet transcendantal, ni les concepts purs, encore moins les catégories de l'esprit. La femme est l'être de l'instant, elle ne connaît pas l'éternité, elle n'est pas immorale, mais amorale. Elle ne fait la différence entre le bien et le mal qu'en fonction de sa préoccupation propre. Weininger a raison de dire que la femme n'est que ce que l'homme en fait, qu'elle est "sous le joug du phallus". La femme est la matière, l'homme est la forme. Les femmes sont incapables de conscience, elle ne peuvent que calculer l'avantage matériel que leur procure la réalité ambiante. La femme, au mieux, ne peut qu'imiter l'homme.
— Je sens chez toi, a dit Monroe, une nostalgie de l'éternité que ta caractérologie reflète par ce dualisme philosophique : l'Homme est le Tout, la Femme le Néant, l'Homme le spirituel, la Femme le matériel dans son expression la plus mortifère et dégradante. Dans le fond, t'as raison. Tiens, prends une autre bière. »
(Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)
Ressuscitation par le fondement
L'anecdote suivante, relatée par Herman Boerhaave dans son ouvrage Institutions de médecine (1708), montre qu'il est parfois bien difficile de distinguer le vivant du mort, même quand l'individu concerné n'est pas un sectateur du Rien s'efforçant de « faire le mort, comme un cloporte » à l'image du héros de Crisinel.
« Dans le Brabant, nous dit Boerhaave, un jeune homme de condition, l'unique espoir d'une grande famille, est porté chez lui, froid, sans vie, on le croit noyé. Il eût été enseveli, si quelqu'un au fait de la physique, qui se trouva par bonheur présent, n'eût imaginé de faire rouler le prétendu cadavre sur un tonneau, de lui souffler fortement de l'air par l'anus, et de le retourner enfin de tant de façons, qu'il recouvra la respiration, l'usage de ses sens, et survécut bien des années à une mort si certaine en apparence. »
Ressuscité par le fondement ! Comme le dit Pythagore, « la vie n'est-elle pas surprenante ? »
(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)
Théorème de Mahler
Le théorème de Mahler est ancré dans la tradition austro-allemande, celle de Jean-Sébastien Bach, de la première école de Vienne et de la génération romantique (Robert Schumann, Johannes Brahms, Felix Mendelssohn, etc). On peut aussi trouver comme des anticipations de ce théorème dans les vastes symphonies de Franz Liszt et d'Anton Bruckner à thématiques métaphysico-existentielles. Il offre un analogue du développement en série de Taylor pour les fonctions continues à valeurs p-adiques et dont la variable prend des valeurs p-adiques. Il est à la fois sévère, tragique et déchirant. La différenciation des polynômes y est rendue par le cor et le basson.
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
Pruneaux
Le 9 septembre 1916, à la cantine de l'université, un serveur recommande le brie (Ich empfehle Herrn Briekäse) à Heidegger qu'il voit sur le point de choisir les pruneaux. Celui-ci sort de ses gonds existentiaux et rétorque : « Je suis un homme libre et, en tant que tel, je suis libre de manger des pruneaux où et quand bon me semble ». Heidegger est à bout de nerfs et l'équilibre de son Dasein ne tient plus qu'à un fil.
(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)
Une histoire qui sent mauvais
On sait que le gendarme Merda — thaumaturgie du mot ! — fracassa d'un coup de pistolet la mâchoire de Robespierre, du moins s'il faut en croire la légende thermidorienne. Mais on sait moins que le colonel Merdier (Jean Étienne) fut chargé, durant les Cent-Jours, de l'organisation et du commandement de sept bataillons de grenadiers de la garde nationale dans le département de l'Orne.
(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)
mercredi 16 mai 2018
Marionnettes solidaires
« Une marionnette pour reprendre contact avec la "réalité empirique", voilà, en substance, l'objet d'Électron Libre, jeune projet en incubation dans la pépinière Cocoshaker, promoteur de l'économie sociale et solidaire clermontoise.
À sa tête, Marine Peinchaud propose des ateliers artistiques en direction des publics stigmatisés, et notamment les suicidés philosophiques. "Je me sers de l'outil marionnettique pour travailler avec des personnes qui ont des difficultés sociales, émotionnelles, et surtout existentielles", explique l'intéressée. Selon elle, grâce à cet "outil de dissociation", les "naufragés de l'existence" peuvent s'exprimer avec confiance car ils sont dissimulés derrière un personnage.
Voilà donc un projet atypique et innovant, qui s'inscrit dans un parcours professionnel dense et riche. Après avoir suivi un cursus dédié aux arts du spectacle et avoir fréquenté le conservatoire de Paris pendant dix ans, la jeune femme a mené, en parallèle, une formation de marionnettiste.
Double voire triple casquette, donc, pour la Riomoise, car Marine Peinchaud a ensuite travaillé dans le domaine de l'urgence sociale et existentielle. À Lyon notamment, auprès des personnes de plus de cinquante ans traumatisées par la lecture de Gabriel Marcel.
Pour cette jeune femme à l'engagement artistique et solidaire chevillé au corps, il est nécessaire de passer par l'art pour lutter contre l'angoisse d'exister et le dégoût de l'haeccéité. "Au travers de la performance marionnettique, je souhaite travailler l'estime de soi, le corps et la voix dans l'espace. Il me semble en effet que le fait de bouger et de produire des sons constitue une alternative intéressante à l'homicide de soi-même." — Peut-être, après tout... Pourquoi pas ? Tout n'est-il pas louable, en un sens ? » (La Montagne, 11 mars 2018)
(Francis Muflier, L'Apothéose du décervellement)
Un chef d'œuvre incompris
L'homicide de soi-même : plus profond et plus exhaustif qu'aucun des drames de Shakespeare, bien au-dessus même du Faust de Goethe, proche des sommets wagnériens Tristan et Parsifal. Mais aussi : la plus grande et la moins comprise des créations de l'homme.
(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)
À l'office du tourisme du Sancy
Employé
Depuis la Belle Époque, le charme agit à La Bourboule. Vous allez y succomber aussi.
Suicidé philosophique
Ah bon ?
Employé
C'est une petite ville thermale, avec un grand parc pour profiter de l'air pur et des activités pleine nature.
Suicidé philosophique
Des activités pleine nature ? Très bien.
Employé
Grands espaces et liberté, voici ce que vous promettent les randonnées raquettes dans le massif du Sancy. Développée à l'origine dans le Grand Nord, cette pratique vous permet de découvrir de sublimes paysages au cœur d'une nature préservée. Un vrai bol d'air !
Suicidé philosophique
À merveille. Va pour les raquettes.
Employé
Avec 250 km de pistes damées et balisées, le Massif du Sancy fait partie des domaines nordiques les plus vastes du Massif Central. Dans des paysages préservés, au cœur d'une nature à couper le souffle, parcourez les plus beaux reliefs de l'Auvergne.
Suicidé philosophique
À couper le souffle ? Tiens, tiens...
Employé (qui commence à voir à qui il a affaire)
Amateur de skating, de pas alternatif ou d'homicide de soi-même, vous serez comblé par l'immensité des hauts plateaux, le calme des forêts et la beauté des paysages.
Suicidé philosophique
Vous m'avez convaincu : je signe. Il signe, prend son chapeau et sort.
(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)
Synthèse quintuple
« Dans un cas de mauvais instincts héréditaires dont j'ai le triste spécimen sous les yeux, des parents qui se livraient régulièrement à la synthèse quintuple fichtéenne — qui vise, comme on sait, à unifier en les égalisant les points de vue de l'être substantiel et du soi fini —, ont transmis à leur fille cette funeste habitude.
Dès l'âge de huit à neuf ans, cette enfant ouvrait les armoires, descendait à la cave, et cherchait de toute manière à assouvir sa détestable passion pour cette synthèse quintuple.
Mariée depuis à un homme très honorable, qui ignorait le funeste penchant de sa fiancée, elle désola sa nouvelle famille par les excès synthétiques les plus honteux. » (Bénédict Morel, Traité des maladies mentales, Paris, Victor Masson, 1860)
(Jean-Guy Floutier, Philosopher tue)
Traumatisme quotidien
Hippocrate connaissait la commotion cérébrale qui accompagne ordinairement les fortes percussions de la cavité crânienne ; il en énonce même deux ou trois symptômes graves, tels que la perte subite de la parole, celle de la vue et de l'ouïe 1. Mais de la non moins violente commotion engendrée par la vue d'un spécimen de monstruosité bipède — le fameux « autrui » du philosophe Levinas —, il ne dit mot.
1. cf. l'Aphorisme 58 et la 499e sentence des Coaques.
(Marcel banquine, Exercices de lypémanie)
1. cf. l'Aphorisme 58 et la 499e sentence des Coaques.
(Marcel banquine, Exercices de lypémanie)
Pullulement
Comme le poëte Baudelaire et le biologiste Paul Ralph Ehrlich, l'homme du nihil voit dans le pullulement humain un sujet majeur de dégoûtation.
Ehrlich raconte dans The Population Bomb (1968) que sa « prise de conscience de la monstruosité bipède » remonte à « une nuit chaude et nauséabonde à Delhi, où les gens passaient leur main à travers la fenêtre du taxi pour mendier. Les gens déféquaient et urinaient. Les gens s'accrochaient aux bus. Les gens élevaient des animaux. Des gens, des gens et encore des gens ». Il s'était empressé de retourner à son hôtel parce qu'il avait « peur de la foule ».
Dans son livre, Ehrlich préconise « le développement d'agents de stérilisation de masse ». L'homme du nihil ne peut que souscrire à ce projet, mais n'étant pas en position de le mettre en œuvre, il doit pour l'heure se contenter d'« aphoriser tous les affreux ».
(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)
Une triste engeance
« La caste des philosophes se compose de cette multitude d'êtres faibles qui, moralement invertébrés, n'ont pas la puissance de résister aux perfides séductions du concept ou à l'entraînement du mauvais exemple (exempli gratia, Johann Gottlieb Fichte). C'est la plupart du temps parmi les affabulateurs compulsifs que se recrute cette déplorable engeance, dont tous les membres sont sur la pente qui conduit à l'échafaud. » (Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sûreté jusqu'en 1827, Paris, Tenon, 1828)
(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)
Corymbe
Le corymbe (latin corymbus, du grec korumbos, grappe) est une inflorescence dont les pédoncules naissent de différents points de la tige et s'élèvent tous à peu près à la même hauteur. — « Tandis que je me vautrais dans une inaction propice à l'annihilation du Moi, un gel tardif a rôti mes blancs corymbes »
(Luc Pulfop, Prière d'incinérer. Dégoût)
(Luc Pulfop, Prière d'incinérer. Dégoût)
Théorème de Löwenheim-Skolem
En théorie des modèles, le théorème de Löwenheim-Skolem (de Leopold Löwenheim et Thoralf Skolem) dit, en résumé, que si un ensemble de formules closes de la logique du premier ordre admet un modèle infini, alors il admet un modèle de n'importe quelle cardinalité infinie — au sens de Cantor ! — supérieure ou égale au cardinal du langage et de l'ensemble de formules.
Ce résultat implique que les théories du premier ordre sont incapables de contrôler la cardinalité de leurs modèles infinis, et qu'aucune théorie du premier ordre possédant un modèle infini ne peut avoir un modèle unique.
Le 22 janvier 1968, le dessinateur humoriste Chaval, de son vrai nom Yvan Le Louarn, après avoir pris connaissance de ce théorème en feuilletant les Mathematische Annalen (volume 75, pages 447-470) alors qu'il attendait son tour chez le coiffeur, décide de se suicider au gaz. Il rentre chez lui, calfeutre sa porte après avoir affiché dessus (côté extérieur) l'avis « Attention, danger d'explosion » et ouvre le robinet fatal.
Depuis quelque temps déjà, ce n'est pas seulement la cardinalité de ses modèles infinis que le dessinateur avait l'impression de ne plus contrôler, mais sa vie même. Ô vanité des vanités ! Ô rictus bestial de l'existence !
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
mardi 15 mai 2018
Coup du baron
Un à deux soirs par semaine, Heidegger s'échappe du petit séminaire pour, comme il dit, lâcher la bride à son Dasein. Il est trop timide pour courir le guilledou, mais il fréquente le café Rheingold, sur la Münsterplatz, où il boit des bocks et dispute des parties de billard acharnées.
Parmi les habitués, il est connu pour être un spécialiste du « coup du baron ». Quand la bière de Pilsen lui est un peu montée à la tête, il lui arrive d'apostropher les spectateurs : « Vous avez aimé mon coup du baron ? Attendez de voir mon être-jeté ! » Il a déjà décidé de donner ce nom au genre d'être d'un étant « qui est chaque fois lui-même ses possibilités de telle sorte qu'il s'entend en elles et à partir d'elles (qu'il se projette sur elles) ».
(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)
Noyade
Dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, le poète Paul Celan se jette dans la Seine, probablement du pont Mirabeau.
Au moment de sauter, se remémora-t-il les paroles du sinistre Wronzoff dans L'Île Noire : « Il est une chose à laquelle vous n'échapperez pas : l'eau ! »
Entre le terrifiant gorille Ranko — allégorie du quotidien — et la noyade, le choix est vite fait.
(Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)
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