Recenser
les diverses significations possibles de la phrase : « L'avocat de Paul
est véreux », une existence ordinaire n'y suffirait pas, de bien loin.
Une
fois pris dans la spirale de l'inaction, on ne peut plus en sortir,
sauf survenue d'un événement exceptionnel qui vous force à agir « et plus
vite que ça ». Cela peut être par exemple un cabiai — un « capybara » — entré par effraction dans votre intérieur frit.
La
physique moderne ayant démontré le caractère illusoire du « monde réel »,
le nihilique ne voit pas pourquoi il devrait sortir de son lit. S'il le
fait, c'est uniquement pour nourrir ses bêtes, un peu à la manière d'un
valet de ferme gombrowiczien.
Placez
le sens de la vie dans le vocable zingibéracé, et vous n'avez plus de
place dans la société des hommes normaux. Vous êtes un homme singulier, « tombé du général » comme le dit Kierkegaard à propos du chevalier de la
foi, ou comme le dit Dostoïevski à propos de Raskolnikov, un homme « qui a
tranché d'un coup de ciseaux les liens qui le rattachaient aux autres
hommes ».
Tel
un puissant solvant, l'idée du Rien désagrège les certitudes engendrées
par la raison pure et fait accéder l'esprit à cette « deuxième dimension
de la pensée » dont parle Raymond Doppelchor. Ça ne fonctionne pas à tous
les coups, mais quand ça marche, c'est « aux pommes ».
« Qui
sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort
soit la vie. » Et en effet, cela se peut — mais ne nous avance guère.
Surtout si les deux se réduisent à « une longue suite d'emmerdes ».
Ses
collègues du Contemporain pensaient que Biélinski avait des
grenouilles, mais ce n'était pas ça. Du tréfonds de son être montait une
clameur prépotente : celle poussée par les victimes de l'histoire, du
hasard, de la superstition et de l'inquisition de Philippe II. Rien
autre chose.
Lorsque
Tintin s'exclame : « Mon vieux Milou, nous sommes perdus », Milou lui
répond aussitôt : « Suis-moi, Tintin, je connais un passage secret qui va
nous permettre de nous échapper ». Or il se trouve que ce passage
secret, le nihilique le connaît aussi. Il s'appelle... l'homicide de
soi-même.
Mircea
Eliade dit que certains hommes dépassent en médiocrité même les femmes.
De façon encore plus énigmatique, il dit que la femme du vigneron dont
le meursault évolue présente un cru tout blanc, mais qu'elle aura du mal
à faire coter ce vieux meursault, déjà pris au piège d'une terrible
sécheresse.
Kafka
se doutait sûrement que son ami Max Brod n'allait pas brûler les
manuscrits qu'il lui avait confiés. Mais il lui a tout de même demandé
de le faire et cela plaide en sa faveur — cela témoigne d'un « bon
esprit ».
« Entraîner
avec soi dans la mort le sarcopte poltron qui vous tue... Ah, quel
délice ! » (Les trente-trois délices de Louis Ribémont, Trad. de Simon
Leys)
Les
écrivains devraient
avoir honte d'écrire et ne se livrer à cette occupation puérile qu'en
cachette. Au lieu de quoi ils paradent (sauf peut-être Joachim du Bellay mais il est comme on dit « décédé »).
Rassasié
de sardines piquantes, gorgé d'aïrag, on serait presque disposé à
signer un armistice avec la vie. Et puis ça recommence, le temps vous
épluche à nouveau comme une pomme de terre...
Le
difficile est de réunir en soi deux sortes d'inquiétude : celle du ver
de terre — qui attend que l'écrase le pied du voyageur — et celle du
poëte portugais Fernando Pessoa — « Ô roues, ô engrenages,
r-r-r-r-r-r-r éternel ! Violent spasme retenu des mécanismes en
furie ! ». C'est difficile, mais avec un peu de persévérance, on y
arrive.
Le
nihilique accepte à la rigueur qu'on l'appelle un pascalien sans
gouffre, un illuminé des parchemins ou un monstre géologique persécuté
par les libellules, mais quand on le traite de zérumbet zététique ou de
rutabaga, il voit rouge.
Vous
lisez du Husserl ou du Merleau-Ponty, et les objets qui jusque là vous
avaient regardé avec une placidité quasi bovine vous transpercent
soudain de leurs arêtes aiguës !
Pourquoi
y a-t-il en général de l'étant et non pas plutôt rien ? C'est la grande
question. Ou plutôt ce serait elle si l'on pouvait penser à autre chose
qu'à une articulation temporo-mandibulaire.
Le
yawl du nihilique est mû par la même force que la barque du chasseur
Gracchus : le vent qui souffle dans les plus profondes régions de la
mort. Comme ce vent est très instable, le zélateur du Rien utilise, pour
équilibrer la poussée vélique, un tapecul dont l'écoute est fixée sur
une queue de malet.
La
science fourre son nez partout et prétend tout élucider : les
mouvements des astres, la structure du benzène, la transmission des
caractères biologiques chez les petits pois... Le monde serait devenu
tout à fait transparent s'il n'y avait... l'inexplicable rocher.
Nombre
vont se plaignant que les paroles du nihilique ne soient jamais que des
figures, inemployables dans la vie de tous les jours. Mais en réalité
ce ne sont pas des figures, ce sont les éléments d'une mosaïque
représentant une tête de chien couché.
Il
y a loin de la coupe aux lèvres (à peu près autant que de Paris à
Clermont-Ferrand) mais il y a encore plus loin du nihilique à la
satisfaction de posséder un Moi.
De
l'homme, il faudrait qu'il ne restât que des vestiges composés
essentiellement de phosphate de calcium (par exemple un fémur ou une
côte), mais pas d'œuvres telles que romans, poëmes, sonates, tableaux de
peinture, etc. — ou ça va barder.
Les
objets ne sont pas seulement embêtants parce que l'on s'y cogne, ils
ont en plus une sorte de radiance hurluberlue qui fait mal aux yeux —
et à l'âme, quand on en possède une.
Quand
on meurt, on ne doit pas seulement renoncer à la vie, on doit aussi
renoncer — et c'est peut-être le plus dur — à la philosophie
marcellienne. Mais « quand il faut y aller, il faut y aller », n'est-ce
pas ? Alors adieu, philosophie marcellienne !