Les
convictions du négateur Émile Cioran n'étaient pas à la merci de
l'humide et du sec. Il portait une grosse casquette qui lui tenait chaud
à la tête, et cela lui permettait d'être négatif en toute saison.
Avoir, comme
le poëte polonais Czesław Miłosz, un sentiment très vif de la précarité
de l'existence, et cependant enfiler ses chaussettes chaque matin !
Comment expliquer un tel paradoxe ? Par la proverbiale force de
l'habitude ? Par la peur d'avoir froid aux « nougats » ?
Quand on est
de Bezons, il ne faut pas espérer rejoindre Grégoire de Naziance, Basile
de Césarée et Grégoire de Nysse dans le petit groupe des Pères
cappadociens. L'obstacle majeur, c'est que Bezons n'est pas en Cappadoce
mais dans le Val-d'Oise.
En Chine, un
jeune disciple demande à un vieux moine camusien : « Qu'est-ce que la
réalité empirique ? » Et le maître de répondre : « La réalité empirique
est un navet de deux livres acheté au marché de Chaozhou. » La leçon à
retenir est celle-ci : le monde est absurde, mais vous, en plus, vous
êtes con.
La prière
orthodoxe qu'on récite aux enterrements est véridique : c'est en vain
que s'agite l'homme. Il ferait mieux de se dissoudre dans « les frimas
languissants d'une routine en forme de gluon ».
Bien qu'il
soit assez odieux, on ne peut s'empêcher d'avoir pour le monstre bipède
une certaine compassion. On serait même prêt à faire le don de sa
personne pour atténuer son malheur, mais on ne sait pas à qui ou à quoi.
S'il n'est
pas réconfortant, il est en tout cas flatteur de penser que l'on mourra
sans avoir jamais, en aucune occasion, prononcé le vocable gabardine.
Quand on
demandait à Schopenhauer si ça « boumait », il répondait : « La vie
n'est qu'une sorte de moisissure apparue incongrûment sur la croûte
minérale du globe. La conscience, la douleur, le plaisir ne servent à
rien. Et d'ailleurs, tout l'univers ne sert à rien. » En général, les
questionneurs ne demandaient pas leur reste.
Il faut être
profondément désespéré pour trouver quelque consolation dans le vocable
jabiru. Il faut avoir rejoint Cioran « sur les cimes du désespoir ».
Dans
ses Méditations, Descartes entreprend de démontrer l'existence de Dieu à
l'aide de la « preuve par l'idée de parfait ». Il imagine un parfait au
chocolat et... — bref ; de toute façon, ça ne marche pas.
Dans le
roman Mystères de Knut Hamsun, le personnage principal, lorsqu'on lui
demande qui il est, répond simplement : « Je suis un état de fait. »
Cette définition nous convient intégralement et épuiserait presque notre
nature (si nous avions une nature à épuiser).
Les dernières
paroles du poëte Félix Arvers : « On ne dit pas colidor, on
dit corridor. » Et de fait, on dit corridor — quand on veut parler
d'un passage couvert mettant en communication plusieurs pièces d'un même
étage, tout au moins.
S'il est une
chose à laquelle nous tenons, c'est l'authenticité au sens de Heidegger.
Nous devons donc nous résigner à l'angoisse, puisqu'elle seule, selon
Heidegger, est capable de révéler « l'être-vers-la-mort » comme modalité
essentielle d'être du Dasein. Mais c'est dur, oh, c'est bien dur !
Les individus
qui emploient le mot crustacé, on rêve de leur infliger le supplice
que Sapor Ier, roi des Perses, fit subir à l'empereur Valérien. On
aimerait les écorcher vifs et suspendre leur peau teinte en rouge aux
voûtes d'un temple.
Quand
Blaise Pascal dit que « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde »,
et qu'en conséquence, « il ne faut pas dormir pendant ce temps-là », il
pousse un peu le bouchon. Parce que l'oubli que procure le sommeil,
c'est tout ce qu'il nous reste comme consolation d'exister.
Il suffit
d'observer le monstre bipède dans la rue ou dans un coquetèle pour
s'apercevoir qu'il a tout d'un automate. Ses actes, ses paroles et ses
attitudes sont désespérément prévisibles. Et le pis, c'est que
contrairement à celui de Spinoza, cet automate n'est pas même spirituel !
Victime d'un
panaris, on trouve tout odieux, on blasphème contre le ciel, on se
désespère et, au sein même du désespoir, on goûte toute l'amertume de la
douleur. Ne manque que Sonia Marmeladova pour faire de soi un complet
« héros dostoïevskien ».