« Quand j'entends le mot vivre, je sors mon revolver ou du poison. » (Luc Pulflop)
dimanche 20 mai 2018
Un homme qui dort
À Constance, Martin Heidegger est malheureux. Le séminaire est une ruine, la ville est sinistre ; quand il ne pleut pas, on est dévoré par les aoûtas, et les religieux sont de patibulaires canailles.
L'ennui le dévore, il ne digère plus, il ne dort plus, il ne respire qu'avec peine, et la vie est pour lui un supplice. Par chance, il tombe sur un roman de Georges Perec, Un homme qui dort, et ce portrait d'une solitude urbaine, autant inspiré par Kafka que par le Bartleby de Melville, l'aide à tenir le coup. Il développe une véritable passion pour le « chantre de l'absence douloureuse » et dévore tous ses ouvrages dès leur parution, ce qui accroît encore cette susceptibilité nerveuse qui s'était annoncée dès sa première enfance. À quatorze ans, il a déjà conçu une forte haine de la fastidieuse « réalité empirique » qui forme l'arrière-plan de l'existence humaine, et une inclination non moins forte pour l'ontologie critique.
En 1906, ses parents, horrifiés de sa taciturnité, de sa morosité, de son aversion pour la société, le font transférer au petit séminaire de Fribourg.
(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)
Paradoxe du singe savant
Le paradoxe du singe savant est un théorème selon lequel un singe qui tape indéfiniment et au hasard sur le clavier d'une machine à écrire pourra « presque sûrement » écrire un texte donné. Dans ce contexte, « presque sûrement » est une expression mathématique ayant un sens précis qu'il serait fastidieux de détailler ici, et le singe n'est pas forcément un vrai singe, mais peut aussi bien être une exposition de bétail, une manufacture de tabac, ou encore une pelote de laine à tricoter.
Le théorème illustre les dangers de raisonner sur l'infini en imaginant un très grand nombre, mais fini, et vice versa. La probabilité qu'un singe tape avec exactitude un ouvrage complet comme les Exercices de lypémanie de Marcel Banquine est si faible que la chance que cela se produise au cours d'une période de treize milliards d'années (l'âge de l'univers) est infime, bien que non nulle — surtout si le singe a une vision « nihilique » du monde.
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
Une discrétion de bon aloi
Le suicidé philosophique ne parle de l'homicide de soi-même que d'une façon secrète ou discrète, poétiquement, et donc d'une façon qui ne manque pas d'être suggestive et incitante. Car il sait bien que certaines images, trop précises — exempli gratia, celle du four béant d'une gazinière —, glacent et figent l'attente, le désir et l'espoir, à l'inverse de ce que croient les érotiques ou les graveleux qui se figurent que la vue réaliste des choses a le pouvoir de changer tout homme en satyre.
(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)
Un funeste attelage
L'amertume et le désespoir sont les mêmes chez le suicidé philosophique et chez l'adepte du caravaning, plus poignants peut-être, et plus sincères chez le premier.
Léthargie du vouloir-vivre ! C'est bien le sort du suicidé philosophique, enchaîné à son Moi demi-mort comme le vivant de Virgile au cadavre qui le glace, et comme le « caravanier » à son incommode carriole.
(Robert Férillet, Nostalgie de l'infundibuliforme)
Un être hircin
« Les grandes cornes qui surmontent la tête du bouc, et la longue barbe qui est suspendue à son menton, lui donnent un air bizarre et équivoque qui n'est pas sans rappeler celui de l'écrivain Georges Perec. Le bouc a cependant ceci de supérieur sur le "chantre de l'absence douloureuse", c'est qu'il ne compose pas d'indigestes et puérils lipogrammes. » (Georges-Louis Leclerc de Buffon, Œuvres complètes, tome 3, Furne & Cie, Paris, 1842, page 602)
(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)
Belfort : un café au féminin pour mieux vivre ensemble
« À Belfort, l'association Femmes Relais a lancé en 2002 des ateliers baptisés Café au féminin pour contribuer au "mieux vivre ensemble". Il s'agit de groupes de parole qui se réunissent une fois par semaine dans trois quartiers belfortains : les Résidences, les Glacis et Belfort Nord. "Ici, on vit ensemble à travers les échanges, les relations humaines. Je me retrouve comme une enfant. On a la liberté de donner notre avis" explique Keira Daouad 53 ans, une Française d'origine algérienne.
Tous les thèmes sont abordés : accès aux "allocs", santé, et même culture — dernièrement, un débat animé a opposé les participantes sur la question de savoir si, comme le prétend l'empirisme logique, les énoncés éthiques et métaphysiques sont, en tant qu'énoncés prescriptifs, nécessairement "vides de sens". Les participantes sont issues de quarante-huit nationalités différentes ce qui permet un vrai brassage multi-culturel. "Le vivre ensemble, on le travaille à travers ces cafés au féminin. C'est important que chacune s'implique dans ces échanges, qu'elle participe à la vie citoyenne" explique Nicole Larcat, directrice de l'association Femmes Relais.
Les adhérentes ont la possibilité d'apprendre le français grâce aux ateliers socio-linguistiques, où la parole est libre et sans tabou. Il arrive même qu'on y discute de la sensation d'angoisse qui étreint le sujet pensant quand il se voit pourvu de caractéristiques, matérielles et immatérielles, qui font de lui une "chose particulière" — ce que les philosophes appellent l'haeccéité. L'homicide de soi-même, qui offre une issue à cette suffocation existentielle, est également abordé par le biais de conférences (la dernière, qui portait sur l'usage du taupicide, a été donnée par l'écrivain Raymond Doppelchor devant une salle comble).
A l'époque du dixième anniversaire de l'association, les participantes avaient monté une pièce de théâtre sur la notion de mondanité dans l'œuvre d'Eugène Fink, et s'étaient produites sur les planches du théâtre Granit de Belfort. Un souvenir mémorable et un temps fort dans la vie de cette association ! » (France Bleu, 12 février 2015)
(Francis Muflier, L'Apothéose du décervellement)
Là d'où je t'appelle (Raymond Carver)
J.P. et moi, on est sur la véranda, devant la maison de désintoxication de Frank Martin. J.P. est avant tout un ivrogne. Mais il est aussi existentialiste chrétien. C'est la première fois qu'il vient, et il a peur. Moi, c'est la deuxième fois. Qu'est-ce qu'il y a à en dire ? Je suis revenu, c'est tout. Le vrai nom de J.P., c'est Joe Penny, mais il m'a dit de l'appeler J.P. Il a dans les trente ans. Plus jeune que moi. Pas beaucoup, mais un peu. Il est en train de me raconter comment il est devenu existentialiste chrétien, et il veut toujours se servir de ses mains en parlant. Mais ses mains tremblent. Je veux dire, elles ne veulent pas rester tranquilles.
— Ça, ça m'est jamais arrivé avant, dit-il.
Il veut dire le tremblement. Je lui dis que je comprends. Je lui dis que le tremblement passera. Et la crainte aussi, d'après Kierkegaard. Le tout, c'est d'arriver à oublier la discontinuité qui existe entre l'éthique et la foi. Mais il faut le temps.
On n'est là que depuis deux jours. On n'est pas sortis de l'auberge. J. P. a ses tremblements, et de temps en temps, un nerf — peut-être que c'est pas un nerf, mais c'est quelque chose — se met à me tirailler l'épaule à petites secousses. Quand ça arrive, ma bouche se dessèche. C'est un effort, rien que pour avaler. Abraham, lorsqu'il part dans la montagne pour sacrifier son fils Isaac, est-il un simple meurtrier ou non ? Le philosophe allemand Hegel disait à son sujet qu'il était le « père de la foi », mais son acte entre-t-il en contradiction avec les conceptions éthiques et morales de l'idéalisme allemand ? Toutes ces questions me donnent envie de me cacher. Je ferme les yeux et j'attends que ça passe, jusqu'à la fois suivante. J.P. peut attendre une minute.
(Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)
Discrimination
« Le service de covoiturage a pour objet de mettre en relation des passagers et des conducteurs souhaitant faire bénéficier d'autres personnes de leurs trajets, dans un souci d'économie, de préservation de l'environnement, de solidarité et de convivialité. Il est géré par la Ville de La Bourboule avec l'aide bénévole de Bruno Cordier. L'inscription et la diffusion des annonces sont gratuites. La Ville de la Bourboule et Bruno Cordier se réservent le droit de ne pas diffuser des annonces jugées douteuses, en particulier celles provenant de personnes nihiliques. »
« Oh, eh bien ça alors ! », s'exclame l'homme du nihil, qui pensait justement faire covoiturer son « être-vers-la-mort » (Sein zum Tode) du côté de Clermont-Ferrand, Ussel, etc, dans l'espoir de dépister l'exécrable Moi qui le bourrelle sans relâche.
(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)
samedi 19 mai 2018
Maniabilité
Le 11 mai 1903, alors qu'il aide sa mémé à éplucher des pommes de terre, le jeune Martin a une illumination : le propre de l'étant maniable (ici le couteau à éplucher) est de s'effacer pour ainsi dire derrière sa maniabilité !
Mais il note qu'il y a cependant des modes de la préoccupation quotidienne dans lesquels l'étant maniable s'impose à l'attention, lorsque par exemple l'outil s'avère inutilisable, qu'il est manquant ou qu'il dérange. Ces modes déficients de la préoccupation quotidienne mettent en évidence les conditions de possibilité d'un regard théorique, à savoir la démondanéisation de l'étant maniable par laquelle il peut apparaître comme une chose simplement donnée, ein Nur-Vorhandenes.
Le couteau à éplucher, lui, n'était pas une chose donnée mais seulement prêtée, car sa mémé tenait beaucoup à le récupérer (elle faisait souvent de la purée, et il était en outre le seul souvenir qui lui restât de sa mère).
(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)
Instant critique
« Arrivé au passage du livre de Frobenius qui dit qu'il n'existe que trois algèbres associatives à division de dimension finie sur le corps commutatif des réels, ma pensée était de me détruire. » (Charles-Jean de La Vallée Poussin, Souvenirs mathématiques, Bruxelles, Dewit, 1929)
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
Fichte, Schelling et l'Absolu
« Elle n'a sûrement pas pensé à ce témoin gênant. Mercredi, Glenna Duram, une Américaine d'Ensley Township, une petite ville du Michigan (États-Unis), a été reconnue coupable du meurtre de son époux en mai 2015.
La femme avait tiré à cinq reprises sur Marty Duram, son mari, avant de retourner l'arme contre elle. Blessée à la tête, elle avait survécu à ses blessures. Dans un premier temps, les enquêteurs étaient à la recherche d'une tierce personne qui aurait tiré sur le mari et sa femme.
Mais c'est un témoin de la scène un peu particulier qui va permettre de faire avancer l'enquête. Le couple possédait en effet un perroquet gris du Gabon, prénommé Bud. Pris en charge par les parents de la victime après le drame, le volatile ne va cesser de répéter cette phrase: "L'Absolu objectivé n'est plus l'Absolu", éveillant les soupçons de ses nouveaux maîtres. "Je suis personnellement convaincu qu'il était là, qu'il s'en souvient et qu'il le dit", affirme depuis lors le père de la victime.
Un spécialiste des perroquets a analysé les paroles du volucre et a assuré que ce dernier reproduisait la dispute du couple à laquelle il avait assisté — querelle qui renouvelait apparemment celle qui opposa Johann Gottlieb Fichte à Friedrich Schelling, le premier accusant le second "d'absolutiser gratuitement la Nature". Les parents de la victime en ont donc informé les enquêteurs.
Bien qu'elle ait nié avoir tué son mari et ait rédigé de nombreuses lettres d'adieu, Glenna Duram a donc été confondue par son perroquet. Sa peine sera fixée à la fin du mois d'août. » (Ouest France, 21 juillet 2017)
(Jean-Guy Floutier, Philosopher tue)
Colloque mondain
Été déjeuner avenue de Villiers chez Mme Miklowska.
Jaccard, plus lamentable de visage que jamais, définissait l'existence « un fromage de chèvre » ; « Ça sent le bouc » disait-il encore. Jaccard ne trouve pas de talent au Grand Tout. Il y a de la « bassesse d'âme » dans le cosmos.
À propos de fromage, comme je parlais de ceux qu'a chantés Virgile, Jaccard me disait que les fromages de ce dernier sont du genre de Saint-Nectaire, etc.
(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)
Farce
Étang de Soustons, deux heures de l'après-midi. Allongé sur un tapis de frais gazon, je lisais le livre de recettes d'Apicius De Re Coquinaria qui contient des indications pour farcir les poulets, les lièvres, les porcs et les dormouses 1.
Tout à coup, foudroyé par une réminiscence de vocabulaire : « La reginglette se compose d'une longue branche de châtaignier ou autre bois flexible que l'on replie de force sur elle-même, de manière néanmoins à lui laisser toute son élasticité. »
Si j'avais été seul, j'aurais instantanément ingéré une dose de taupicide. Jamais je n'ai ressenti avec une telle violence le besoin de mettre un terme à tout ça.
1. La plupart des farces décrites se composent de légumes, d'herbes et d'épices, de noix et d'épeautre ; souvent, elles contiennent du hachis de foie, de cervelle ou d'autres viandes.
(Robert Férillet, Océanographie du Rien)
Illusions perdues
Enfant, on babille, on construit des édifices miniatures avec ses « plots », on tourmente des insectes et des batraciens : c'est l'époque innocente des jeux et des ris. Puis on lit Les Cigares du pharaon, et c'en est fini de l'innocence, des jeux et des ris.
Quand Tintin ôte leur cagoule aux conjurés et que l'on découvre Mr et Mrs Snowball, ces époux Snowball que l'on aurait juré être de bénins « rosbifs » amateurs de thé, de scones et de cricket, on perd à jamais la confiance que l'on avait mise dans le monde des adultes. Tout, chez les « grandes personnes », ne vous semble plus qu'hypocrisie et vilenie dissimulée.
Quelques années plus tard, la vacuité de l'être vous apparaît et l'idée du Rien s'enfonce dans votre pachyméninge « comme une lame de faucheuse dans la terre désagrégée d'une taupinière ».
Mais le premier choc, et le plus violent, celui qui vous a dessillé, ce sont bien les duplices époux Snowball qui vous l'ont infligé.
(Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)
vendredi 18 mai 2018
Sanchopançaïsme nihilique
« Suicidé je suis né, suicidé je demeure : je ne perds ni ne gagne.
— Tu parles d'or, ami Sancho ! »
(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. dégoût)
Deux « amis de la sagesse »
En 1964, Gabriel Marcel rencontre Emmanuel Levinas à l'Université Libre de Bruxelles et lui parle de la mort :
« C'est ma compagne la plus fidèle ; elle ne me quitte pas depuis l'enfance, elle est à l'intérieur de moi. La mort fonctionne en moi, sans repos, comme le sable coule dans un sablier. »
Il confesse ensuite sa phobie des insectes, qui menacent de dévorer son corps, exprime sa peur du morcellement et de la décomposition, évoque l'abîme qui le regarde « avec ses yeux », et sa sensation qu'on le « martyrise avec des couteaux empoisonnés ».
Levinas, pris de court et passablement embarrassé, lui conseille alors de « prendre un peu d'aspirine et un léger purgatif », de se faire « quelques frictions avec du vinaigre » et « ça passera ».
(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)
Un petit sacripant
Un jour que sa mère traitait Heidegger d'« être vide et indéterminé » parce qu'il ne s'était pas lavé derrière les oreilles, il lui rétorqua non sans quelque suffisance : « Il est totalement erroné de parler de l'indétermination et du vide de l'être ».
On voit que dès cette époque — il n'avait alors que douze ans —, Heidegger avait compris que la déterminité de l'être n'est pas l'affaire de la simple acception d'un terme !
(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)
Corde universelle
Le théorème de la corde universelle, dû au mathématicien Paul Lévy, décrit une propriété des fonctions f continues sur un intervalle [a, b] et telles que f (a) = f (b). Mais il évoque aussi le célèbre aphorisme de Cioran disant que dès qu'on sort dans la rue, « extermination » est le premier mot qui vient à l'esprit.
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
Un fieffé gredin
Dans son livre poignant intitulé Philosophie und Moral in der kantischen Kritik, l'« ami de la sagesse » Gerhard Krüger (1902‒1972) se livre à une tentative paradoxale : celle de comprendre Kant à partir de l'anthropologie conçue comme une herméneutique morale du Dasein.
Comme le pénible Levinas mais par d'autres moyens, Krüger veut prendre ses distances avec Heidegger pour qui la raison décisive de la finitude de l'homme est la mort, tandis que pour Kant, c'est l'obéissance morale au commandement inconditionné.
Mais dès le premier chapitre, le philosophe doit se rendre à l'évidence : la perversité instinctive du Dasein, sa propension irrésistible au mensonge, et les impulsions morbides auxquelles il se livre avec délectation dans ses survêtements bariolés, rendent impossible une interprétation fondamentalement morale de l'étant existant.
(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)
jeudi 17 mai 2018
Silicea
Quel suicidé philosophique ne se reconnaîtrait dans ce portrait moral tracé par Georg Heinrich Gottlieb Jahr dans son Nouveau manuel de médecine homœopathique :
« Humeur mélancolique et envie de pleurer. — Nostalgie. — Anxiété et agitation. — Humeur taciturne : on est concentré en soi-même. — Inquiétude et mauvaise humeur pour la moindre chose, provenant de grande faiblesse nerveuse. — Scrupules de conscience. — Grande disposition à s'effrayer, surtout au bruit. — Découragement. — Morosité, mauvaise humeur et désespoir avec dégoût profond de la vie 1. — Disposition à se fâcher, opiniâtreté et grande irritabilité. — Répugnance pour le travail. — Apathie et absence d'intérêt. [...] — Idées fixes; on ne songe qu'à des épingles, on les craint, les cherche, et les compte partout. »
Et pour remédier à tout cela, le bon docteur Jahr préconise l'emploi, non du colt Frontier au canon de dix centimètres ni du taupicide mais... de la silice (silicea) !
Ô sancta simplicitas !
1. C'est nous, Férillet, qui soulignons.
(Robert Férillet, Nostalgie de l'infundibuliforme)
Principes de la nature et de la grâce fondés en raison
« Un drame conjugal s'est déroulé ce jeudi en fin de matinée dans une maison occupée par un couple de septuagénaires sur la commune de Villard-de-Lans.
Après qu'elle lui eut posé la question leibnizienne "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien", l'homme de 79 ans a violemment frappé son épouse à la tête avec un maillet. Le forcené s'est ensuite rendu dans son atelier où il a tenté de mettre fin à ses jours en s'égorgeant avec une disqueuse "pour se prouver à soi-même que rien n'est", selon les premiers éléments de l'enquête.
Entre-temps, sa femme, bien qu'ayant perdu beaucoup de sang, a eu la force d'appeler les secours. Très gravement blessés, l'épouse et son mari ont été pris en charge par les sapeurs-pompiers et une équipe du Samu avant d'être transportés par l'hélicoptère de la Sécurité civile à l'hôpital Michallon de Grenoble-La Tronche. Leurs jours sont toujours en danger.
L'enquête a été confiée aux gendarmes de la compagnie de Grenoble, qui ont commencé à compulser la Monadologie "pour en avoir le cœur net". » (Le Dauphiné, 24 novembre 2016)
(Jean-Guy Floutier, Philosopher tue)
On ne joue plus
Le constipé, qu'il produise son effort dans une casemate obscure ou à la lumière de lampes aveuglantes, entraîne avec lui une impression de solitude et de déchirement sous l'emprise de l'angoisse. Le peintre et sculpteur Alberto Giacometti a-t-il connu de première main ce si terrible tragique ? À voir ses œuvres, on le jurerait 1.
1. Cependant, dans les années 60, Giacometti offre à la Fondation Maeght un nombre important de bronzes.
(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)
92 jours (Larry Brown)
Monroe est passé me voir un jour, peu après mon divorce. Il avait de la bière. J'étais content de le voir. J'étais surtout content de voir sa bière.
« Tu prends tout ça comment ? m'a-t-il demandé.
— Pas mal, je suppose.
— Voilà une bière.
— Merci.
— Les femmes ! il a dit. Bordel.
— Ouais. Je le soupçonnais depuis longtemps mais maintenant j'en suis sûr : la femme ne peut concevoir ce qu'est le sujet transcendantal, ni les concepts purs, encore moins les catégories de l'esprit. La femme est l'être de l'instant, elle ne connaît pas l'éternité, elle n'est pas immorale, mais amorale. Elle ne fait la différence entre le bien et le mal qu'en fonction de sa préoccupation propre. Weininger a raison de dire que la femme n'est que ce que l'homme en fait, qu'elle est "sous le joug du phallus". La femme est la matière, l'homme est la forme. Les femmes sont incapables de conscience, elle ne peuvent que calculer l'avantage matériel que leur procure la réalité ambiante. La femme, au mieux, ne peut qu'imiter l'homme.
— Je sens chez toi, a dit Monroe, une nostalgie de l'éternité que ta caractérologie reflète par ce dualisme philosophique : l'Homme est le Tout, la Femme le Néant, l'Homme le spirituel, la Femme le matériel dans son expression la plus mortifère et dégradante. Dans le fond, t'as raison. Tiens, prends une autre bière. »
(Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)
Ressuscitation par le fondement
L'anecdote suivante, relatée par Herman Boerhaave dans son ouvrage Institutions de médecine (1708), montre qu'il est parfois bien difficile de distinguer le vivant du mort, même quand l'individu concerné n'est pas un sectateur du Rien s'efforçant de « faire le mort, comme un cloporte » à l'image du héros de Crisinel.
« Dans le Brabant, nous dit Boerhaave, un jeune homme de condition, l'unique espoir d'une grande famille, est porté chez lui, froid, sans vie, on le croit noyé. Il eût été enseveli, si quelqu'un au fait de la physique, qui se trouva par bonheur présent, n'eût imaginé de faire rouler le prétendu cadavre sur un tonneau, de lui souffler fortement de l'air par l'anus, et de le retourner enfin de tant de façons, qu'il recouvra la respiration, l'usage de ses sens, et survécut bien des années à une mort si certaine en apparence. »
Ressuscité par le fondement ! Comme le dit Pythagore, « la vie n'est-elle pas surprenante ? »
(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)
Théorème de Mahler
Le théorème de Mahler est ancré dans la tradition austro-allemande, celle de Jean-Sébastien Bach, de la première école de Vienne et de la génération romantique (Robert Schumann, Johannes Brahms, Felix Mendelssohn, etc). On peut aussi trouver comme des anticipations de ce théorème dans les vastes symphonies de Franz Liszt et d'Anton Bruckner à thématiques métaphysico-existentielles. Il offre un analogue du développement en série de Taylor pour les fonctions continues à valeurs p-adiques et dont la variable prend des valeurs p-adiques. Il est à la fois sévère, tragique et déchirant. La différenciation des polynômes y est rendue par le cor et le basson.
(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
Pruneaux
Le 9 septembre 1916, à la cantine de l'université, un serveur recommande le brie (Ich empfehle Herrn Briekäse) à Heidegger qu'il voit sur le point de choisir les pruneaux. Celui-ci sort de ses gonds existentiaux et rétorque : « Je suis un homme libre et, en tant que tel, je suis libre de manger des pruneaux où et quand bon me semble ». Heidegger est à bout de nerfs et l'équilibre de son Dasein ne tient plus qu'à un fil.
(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)
Une histoire qui sent mauvais
On sait que le gendarme Merda — thaumaturgie du mot ! — fracassa d'un coup de pistolet la mâchoire de Robespierre, du moins s'il faut en croire la légende thermidorienne. Mais on sait moins que le colonel Merdier (Jean Étienne) fut chargé, durant les Cent-Jours, de l'organisation et du commandement de sept bataillons de grenadiers de la garde nationale dans le département de l'Orne.
(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)
mercredi 16 mai 2018
Marionnettes solidaires
« Une marionnette pour reprendre contact avec la "réalité empirique", voilà, en substance, l'objet d'Électron Libre, jeune projet en incubation dans la pépinière Cocoshaker, promoteur de l'économie sociale et solidaire clermontoise.
À sa tête, Marine Peinchaud propose des ateliers artistiques en direction des publics stigmatisés, et notamment les suicidés philosophiques. "Je me sers de l'outil marionnettique pour travailler avec des personnes qui ont des difficultés sociales, émotionnelles, et surtout existentielles", explique l'intéressée. Selon elle, grâce à cet "outil de dissociation", les "naufragés de l'existence" peuvent s'exprimer avec confiance car ils sont dissimulés derrière un personnage.
Voilà donc un projet atypique et innovant, qui s'inscrit dans un parcours professionnel dense et riche. Après avoir suivi un cursus dédié aux arts du spectacle et avoir fréquenté le conservatoire de Paris pendant dix ans, la jeune femme a mené, en parallèle, une formation de marionnettiste.
Double voire triple casquette, donc, pour la Riomoise, car Marine Peinchaud a ensuite travaillé dans le domaine de l'urgence sociale et existentielle. À Lyon notamment, auprès des personnes de plus de cinquante ans traumatisées par la lecture de Gabriel Marcel.
Pour cette jeune femme à l'engagement artistique et solidaire chevillé au corps, il est nécessaire de passer par l'art pour lutter contre l'angoisse d'exister et le dégoût de l'haeccéité. "Au travers de la performance marionnettique, je souhaite travailler l'estime de soi, le corps et la voix dans l'espace. Il me semble en effet que le fait de bouger et de produire des sons constitue une alternative intéressante à l'homicide de soi-même." — Peut-être, après tout... Pourquoi pas ? Tout n'est-il pas louable, en un sens ? » (La Montagne, 11 mars 2018)
(Francis Muflier, L'Apothéose du décervellement)
Un chef d'œuvre incompris
L'homicide de soi-même : plus profond et plus exhaustif qu'aucun des drames de Shakespeare, bien au-dessus même du Faust de Goethe, proche des sommets wagnériens Tristan et Parsifal. Mais aussi : la plus grande et la moins comprise des créations de l'homme.
(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)
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