Maurice
Blanchot a vécu sa vie en vain. Il a produit une couple de livres
effrayamment fastidieux, il a promené son Moi à droite et à gauche, il a
un peu fait le « golmon » avec Georges Bataille, et puis il est mort. Que
reste-t-il de lui aujourd'hui ? Rien. Absolument rien. C'est comme s'il
n'avait jamais existé. Sa vie a été fausse de bout en bout. Il aurait
mieux fait de ne pas naître.
Dans
son De re rustica, Columelle dit qu'avant de rentrer les foins, on doit
s'assurer que ceux-ci sont secs. Et c'est vrai, évidemment, mais ça ne l'est pas que
pour les foins : ça l'est aussi pour l'être — l'être !
Il
n'est nul besoin d'être scandinave pour se rendre compte de la
dimension pathétique des traits circonstanciels. On peut s'en rendre
compte même en étant de Bezons.
Il
est triste de penser que même dans les confréries les plus nobles il y a
des faussaires. Prenons les misanthropes. S'y mêlent des scélérats qui
publiquement font profession de vomir le genre humain, mais qui, en
cachette, ont des amis !
Les
Beckett, Ionesco, Adamov et consorts ont voulu épater le bourgeois avec
leur absurde, mais c'est un absurde de pacotille, entièrement théâtral.
Le véritable absurde est beaucoup plus sournois. Il se niche au cœur
d'un carré de romsteak, parfois même dans une simple assiette de
pilchards.
En
Anjou, les gens disent qu'ils vont à une sépulture quand ils vont en
réalité à un enterrement. Ce n'est pas une métonymie. Ce n'est pas une
synecdoque. On ne sait pas très bien ce que c'est. Peut-être une
hypallage ?
En
analyse vectorielle, la matrice jacobienne est la matrice des dérivées
partielles du premier ordre d'une fonction vectorielle en un point
donné. Ô mathématiques sévères ! Et toi, Léon Dessertine, mandataire en
viandes et ancien de l'Assistance ! Malgré les coups violents que
l'existence nous a portés, voyez, nous ne vous avons pas oubliés !
Si,
pour une raison ou pour une autre, vous ne désirez pas jouer de jazz à
la guitare, n'en jouez pas. C'est aussi simple que cela. L'univers,
sûrement, ne s'en portera que mieux.
Être né à Melo, ville aux coloniales maisons, au milieu de
cette panique plaine qui a la double et terrifiante caractéristique
d'être interminable et proche du Brésil, c'est ça qui serait bath. On serait comme le poëte Emilio Oribe, un peu.
Et
si Bergson avait raison ? Si la durée n'était rien d'autre que la
pénétration mutuelle d'états de conscience hétérogènes, ainsi que leur
apparition continue sans ordre ni interruption ? On serait dans de beaux draps et même dans de beaux drillards !
Dans ses Cahiers, le
négateur Émile Cioran dit que la mort de son ennemi juré Lucien Goldmann lui inspira des sentiments contradictoires
où se trouvait de tout, même du regret. Sa rancune était devenue sans
vigueur. Le négateur était victime d'un phénomène de dévitalisation !
En mourant, le négateur Émile Cioran nous a laissés dans une solitude
existentielle, une finitude et un absurde assez semblables à ceux d'un
gigot glacé.
Martin
Heidegger : Dis donc, Hannah, il y a une question qui me turlupine. À
quoi pense-t-on quand on ne pense à rien ? À un point mathématique ? Au
pape François ?
S'il
n'existait rien de plus triste qu'une
fête foraine, on pourrait dire que le monde est triste comme une fête
foraine. Mais il y a plus triste qu'une fête foraine, il y a... le vocable victuailles. Il faudra donc dire que le monde est triste comme le vocable victuailles.
De
même que le saint-honoré a son centre garni de crème chiboust — ce
mélange de crème pâtissière et de meringue italienne —, l'existence
humaine est farcie de... nous préférons ne pas dire quoi mais ce n'est pas une matière agréable.
Ni
le bouddhisme zen, ni l'entreprise maritainienne placée sous le signe
du thomisme, encore moins le merleau-pontisme, ne parviennent à donner
un sens à la séquelle de minuscules anecdotes en quoi consiste une vie
humaine (par exemple le remplacement d'un chauffe-eau).
Le « vieux jeton » échappe à la temporalité du temps. Il vit dans une
étroite éternité semblable à celle que lui procuraient jadis les manèges pour enfants et --- dans une moindre mesure --- les « roudoudous ».
Si
vous cherchez dans la littérature une réponse à la question « comment
vivre », bon courage. Entre Bartleby qui préférerait ne pas et Barkis qui
veut bien, il y a de quoi être déboussolé.
Contrairement
à l'espace-temps d'Albert Einstein, l'infini infundibuliforme
du nihilique n'est pas un espace courbe quelconque : il est en forme d'entonnoir.
Le
nihilique est aussi transparent que la robe gélatineuse —
la « mésoglée » — d'une méduse, et guère plus bruyant que les grands
fonds marins. Il passe facilement inaperçu.