Pour dire que
la mort possède « une froide beauté de jonquille » comme le fait
Malcolm Lowry dans son livre Au-dessous du volcan, il ne faut pas être
dérangé. Sans doute l'auteur cherche-t-il à « épater le bourgeois »,
mais si c'est le cas, c'est raté : il nous courrouce plutôt, avec ses
jonquilles.
Dans
l'ouvrage qu'il a consacré à son ami Émile Cioran, le professeur
Munteanu rapporte que ce dernier faisait en toute occasion la promotion
du suicide. Selon lui, l'homicide de soi-même était souverain contre la
constipation, le catarrhe tubaire et les hémorroïdes. Il y voyait une
panacée, supérieure même au baume des Capucins de Jérusalem.
Le monstre
bipède est assez hideux, il faut dire ce qui est. Par contre, le
brachiopode possède un fossé crural appelé spondylium qui lui donne de
la majesté et un air de « vrai chic parisien ».
L'écrivain
Paul Léautaud était continuellement entouré de poils de chat, et quand
le chanteur Léo Ferré lui demandait si c'est ainsi que les hommes
vivent, il lui répondait : « Me casse pas les couilles. »
En juillet
1948, le philosophe Ricœur se lance dans l'escalade d'une falaise
métaphysique très abrupte. Il est en train de se livrer à une
interprétation de l'être et du sens à travers l'analyse des symboles et
des récits quand son pied dérape. Comme le comte de Gloucester, il tombe « de l'effrayant sommet de ces bornes crayeuses ». Il est condamné aux
béquilles pendant un mois.
Être un « homme de la Nature et de la Vérité » au sens rousseauien, c'est d'abord
vivre comme un gluon : promouvoir l'interaction forte, aimer l'univers,
faire pousser des orchidées, des pensées et des herbes aromatiques, etc.
Suivant l'exemple des grands mystiques apophatiques — Maître Eckhart, Jakob
Böhme, Angelus Silesius, Nicolas de Flüe —, nous nous contenterons de
dire ce que le réel n'est pas — ragoûtant, par exemple.
Il y a chez
l'homme une dimension malrucienne qui ne laisse pas d'inquiéter.
Ira-t-il jusqu'à dévaliser des temples khmers pour assouvir sa folle
passion du Rien ?
« Le devoir
d'un homme seul est d'être encore plus seul », écrivait Émile Cioran à
vingt-cinq ans. Mais le négateur ne pouvait prévoir qu'il rencontrerait
bientôt l'envoûtante Simone...
Comme
Virginia Woolf, il faudrait avoir le bon goût d'être mort. Mais
aura-t-on le courage, comme la romancière anglaise, de s'immerger dans
la rivière Ouse après avoir rempli ses poches de petits cailloux ?
Dès 1934,
Charles de Gaulle, qui n'était alors que colonel, avait reconnu
l'importance de René Char comme poëte — alors que les badernes en tenaient encore pour José-Maria de Heredia et Leconte de
Lisle.
L'humanité se
divise en deux groupes : d'un côté, nos ennemis déclarés ; de l'autre,
nos ennemis latents (qui n'attendent qu'une occasion pour se déclarer).
En résumé : un beau tas de fidgarces (ou fidjarces). Il faudrait prendre un chien, un molosse, peut-être un dogue allemand comme celui du docteur Müller. Il ferait peur à ces fidgarces (ou fidjarces) et on serait tranquille.
Dans
les Chants de Maldoror, Dazet représente l'autrui lévinassien, l'éternel
empêcheur de tourner en rond. « Va-t-en, Dazet, que j'expire
tranquille... »
On passe sa
vie à se demander si on va se tuer. Chaque jour ou presque, on se tâte
le pouls. Et au moment où on est enfin prêt à passer à l'action, voilà
Simone qui se présente avec une appétissante tarte aux
poireaux ! Tout est à recommencer.
Traductrice
et spécialiste de Kafka, Marthe Robert avait la singulière manie de tout
rapporter à l'écrivain tchèque et à son œuvre. Vous lançait-on une
pomme en sa présence, elle disait : « Comme Grégoire Samsa ». Vous
enfermait-on dans un labyrinthe bureaucratique, elle disait : « Comme
Joseph K. » Et ainsi de suite.
« Tu dis que
c'est par hasard que tu as rencontré cette bourrelle. Boèce affirme
qu'il n'y a point de hasard, qu'il ne peut rien arriver fortuitement.
Quant à Aristote, il définit le hasard une conjonction de causes qui
produisent non intentionnellement un effet qui a lieu rarement ou non
régulièrement. Alors... Il faut croire que tu étais destiné à morfler,
mon cher vieux. »
Faulkner dit
que le mot amour n'est qu'une simple forme pour combler un vide. Et
c'est vrai, mais c'est aussi le cas du mot hystricognathe, sans lequel,
dans la taxonomie de Linné, il y aurait un trou béant à l'endroit où
devraient se trouver les cobayes, les maras, les viscaches, les
chinchillas, les agoutis, les porcs-épics, les octodons et un certain
nombre de rats.
Nos journées
s'enchaînent et finissent par former ce qu'on appelle une vie. Ainsi,
tout compte fait, soi aussi on aura vécu. Sans le désirer, cependant !
Mi-cuit dans
sa cochléaire carapace, ouvert à l'être mais abandonné de tous, le
Dasein heideggérien pense à ce mot si véridique du poëte Achille
Chavée : la solitude est un plat qui se mange seul. « Comme les petits
pois », songe-t-il.
On proclame
que la vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et
fureur, et voilà, le tour est joué — tout le monde est content, on
peut rentrer chez soi.
Ayant lu chez
Walter Benjamin que « prendre ses repas seul tend à rendre un homme
froid et dur », le négateur Émile Cioran avait convaincu son ami Eliade
de lui tenir compagnie. Il avait déjà fait une vilaine chute dans le
temps, il n'allait pas en plus devenir froid et dur.
On voudrait
savoir comment vivre, alors on cherche chez Platon, chez Leibniz, chez
Schopenhauer, chez Maritain, tout ça pour finalement découvrir — par
soi-même ! — que la meilleure façon de vivre, c'est allongé sur un
canapé en laine, la casquette rabattue sur le nez.