Chaque fois
que Georges Perec lui rendait visite, le poëte Li Po se cachait dans un
placard, sous un lit ou derrière un paravent. Il était allergique aux
tautogrammes et aux palindromes.
Le plombier
de Pierre Perret fait son turbin dans les salles de bain. Habile à
guérir tous les maux au moyen de son petit chalumeau, il s'est fait une
réputation de thaumaturge.
Spinoza était
de ces individus dont on dit qu'ils ont un bâton de police dans le
fiacre. Il disait des choses du genre : « Ne pas rire, ne pas pleurer,
ne pas détester, mais comprendre. » Comprendre ! Comprendre quoi ? Une
biscotte confiturée ? Bon courage !
Émile Cioran
était impressionné par le silence du corps de Guido Ceronetti. Même
quand l'auteur italien n'avait pas mangé, il n'émettait pas de
borborygmes. Et quand il « larguait », c'étaient toujours des vesses.
On lit dans
Lichtenberg la phrase : « Il était là, triste comme la petite mangeoire
d'un oiseau crevé » et tout de suite on se reconnaît. Il n'y a pas de
doute, c'est nous !
Parce qu'il
avait de grandes oreilles, le philosophe Merleau-Ponty était
surnommé Momo les grandes feuilles par ses collègues phénoménologues.
S'il faut en croire Jean-Toussaint Desanti, c'est un complexe né de
cette hypertrophie des « feuilles » qui le conduisit à faire du corps
son sujet de prédilection.
Albert Camus
dit qu'il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux, c'est le
suicide ; que répondre à la question fondamentale de la philosophie,
c'est juger si la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue. Quant à
lui, il jugeait qu'elle valait la peine d'être vécue, à cause de Maria
Casarès et de ses « biberons Robert », on voit le niveau.
Vu
l'indicible catastrophe qu'est l'être, on ne doit pas s'étonner si de
chaque créature monte au ciel ce même cri : « Au secours ! » Entre
parenthèses, la créature la plus éplorée n'est pas l'homme, comme on
pourrait le croire, mais le lama sabachthani de la Cordillère des Andes.
« Alors comme
ça, t'avoues que t'as vécu, hein ? Maintenant, tu vas nous donner le
nom de tes complices. Tu vas voir, tu te sentiras mieux quand t'auras
craché le morceau. »
Il est sinon
probable du moins possible que nous soyons venus à l'existence il y a
cinq minutes, avec des trous à nos chaussettes et les cheveux trop
longs. C'est une idée de Bertrand Russell, qui soutient que l'univers
pourrait avoir été créé ex nihilo jeudi dernier. Si ce qu'il dit est
vrai, si l'espace-temps peut être arbitrairement tronqué, il va nous
falloir « aller au coiffeur » sans perdre de temps — pour les
chaussettes, on verra plus tard.
Tel l'Indien
du général Sheridan, un être humain n'est « bon » que quand il est mort.
Et encore, il y en a qui trouvent le moyen d'être pénibles même après
leur mort — par exemple le philosophe Jackie Derrida.
Avant d'être
expulsés du paradis terrestre, Adam et Ève ne connaissaient pas la honte
d'être à poil de Nicosie. Ils n'étaient seulement jamais allés à
Chypre.
Le
fait d'être mort ne ressemble ni à la Louisiane ni à l'Italie ; il n'y a
pas de linge étendu sur la terrasse, mais c'est quand même joli (au
sens où on a fini de souffrir).
Tenté de
reprendre à son compte la phrase de Strindberg « Je ne hais pas les
hommes, je les crains », on se souvient in extremis qu'on les hait en
plus de les craindre, et on ne la reprend pas.
À habiter un
« monde de néant », on perd sa joie de vivre, alors on prie saint
Antoine de Padoue pour la retrouver mais ça ne donne rien. On va être
obligé de se tourner vers sainte Rita (les causes désespérées),
peut-être même vers Michel Gillibert (les handicapés de la vie).
Les personnes
décédées ne voient plus, mais elles paraissent s'en moquer
complètement. Elles ne consultent même pas Poulard (l'oculiste). C'est
comme si le spectacle du monde avait perdu pour elles tout intérêt.
Nous serions
prêt à parier que si, par quelque facétie du destin, nous nous étions
retrouvé pianiste de concert et Premier ministre de la Pologne, nous
n'aurions pas été plus « jouasse » de vivre pour autant. Il est même
probable que ça n'aurait fait qu'aggraver notre misanthropie. Les
concerts... La Pologne... On sait ce que c'est... C'est monstre bipède
et compagnie.
Fernando
Pessoa disait qu'il serait toujours celui qui attend qu'on lui ouvre la
porte auprès d'un mur sans porte, et comme c'est aussi notre cas, on
attendra ensemble, d'accord ? On pourra jouer aux dominos pour passer le
temps.
Le simiesque
Nougaro nous disait que nous verrions, mais c'est lui qui a vu. Il est
tombé malade et maintenant il est mort. Alors, qui c'est qui voit,
hein ?
Ainsi il y
eut un soir et il y eut un matin : ce fut le sixième jour. Dieu vit tout
ce qu'il avait fait et il fut complètement atterré. Il offrit à boire
au pianiste et lui demanda de jouer sa chanson préférée, « Je suis
perdu ». Pendant le morceau, il avala du cyanure et s'effondra. Dans une
lettre d'adieu à sa famille, il déclarait qu'il mettait fin à ses jours
parce qu'il avait des « doutes sur sa nature perverse ».
L'être humain
passe sa vie à chercher des choses que jamais il ne trouve : David
Vincent, un raccourci ; Émile Cioran, deux robinets pour sa cuisine,
« vieux modèle, hélas » ; Heidegger, ce que c'est que l'être ; Mallarmé,
un mot qui rime avec Styx (qui ne soit ni onyx, ni phénix) ; monsieur
Tartempion, l'amour. Il ne lui vient pas à l'esprit, à l'être humain,
que peut-être ces choses n'existent pas ! Il est trop godiche pour y
penser !
Un jour,
Cioran accusa Michaux d'avoir laissé sa jument et le petit poulain de
cette dernière passer dans le pré, avec comme résultat qu'il n'y avait
plus de foin. Michaux dit qu'il était désolé et qu'il veillerait à ce
que ça ne se reproduise pas. De façon complètement inattendue, il ajouta
qu'il entendait le loup, le renard et la belette (sans doute une
référence à Eliade et à ses mythes).
Paul Valéry
était partisan d'une mystique sans Dieu. Mais malgré son bagout, il ne
réussit pas à faire adopter son idée. « Une mystique sans Dieu ?
Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? » — Les gens pensaient qu'il
avait fumé de la « beuh » ou du « shit ».
On se tient
devant le portail d'entrée de la vie, et on est comme paralysé. Pour se
donner du courage, on se dit qu'on est dans une situation analogue à
celle de l'ancien Premier ministre du Japon : soi aussi, après tout, on
n'a qu'à sonner — mais on n'ose pas.
Personne —
pas même Schopenhauer lui-même, probablement — n'a lu Le Monde comme
volonté et comme représentation en entier. Il y a trop de mots, c'est
écrit trop petit et — avouons-le — c'est vite lassant. Par contre,
beaucoup de gens font « jore » qu'ils l'ont lu. Il faut dire que pour
jouer les ténébreux, c'est moins onéreux existentiellement que le
suicide.
On passe sa
vie à faire semblant, mais quand il faut mourir, il n'y a plus de
semblant qui tienne. Les masques tombent et l'être humain se montre pour
ce qu'il est : une machine-organe, un rhizome, un pli. Il a dû lire du
Deleuze, ce n'est pas possible.