mercredi 18 mars 2026

Rit d'ocre à moisi

 

Raymond Roussel était très fier de son procédé d'écriture fondé sur des substitutions de lettres et des associations de mots. Que ses livres fussent illisibles ne le dérangeait pas, non plus que de n'avoir aucun lecteur. À la fin, tout de même, il se suicida. Sur sa table, un dernier texte, La mort viendra et elle aura tes yeux, terminé par « Assez de mots. Un acte ! » Il montrait ainsi la voie à l'Italien Pavese qui s'inspirera de ce modus operandi dix-sept ans plus tard.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

mardi 17 mars 2026

Comme Bartleby

 

Considérant que quand on fait ceci, on pourrait aussi bien faire cela, on arrive vite à la conclusion que le mieux est encore de ne rien faire, comme le Bartleby de Melville. Mais on peut aussi s'inspirer du héros de l'Alectone de Crisinel qui « fait le mort, comme un cloporte » (ce n'est pas compromettant).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Au Moulin-Rouge

 

La Goulue n'adhérait pas à la doctrine du gnostique Valentin dit le Désossé qui donnait pour principe à toute chose la mer et le silence. Elle, ce qu'elle adorait, c'était le rythme, c'était la vitalité. Elle aimait bien Djadja, elle aimait bien Doudou, elle aimait bien Hypé... Elle aimait bien tout, en fait (sauf la mer et le silence).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Sacré Pulflop va

 

« Le sentiment d'être tout et l'évidence de n'être rien. » Ce mot de Valéry nous irrite car il est trop flagrant que son auteur fait le malin. En revanche, celui de Luc Pulflop : « Les falaises d'Étretat et l'évidence de n'être rien » nous émeut au suprême et l'on a envie de s'exclamer : « Sacré Pulflop, va ! »
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Spontanéité gardoise

 

Roger Martin, l'auteur des Thibault, était du Gard comme la raviole est de la Drôme : avec aisance, presque sans y penser. On eût dit qu'il n'avait fait que ça toute sa vie.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

lundi 16 mars 2026

L'obstacle de l'acédie

 

Admiratif des sculptures de Degas, on aimerait soi aussi associer les matériaux et jouer sur la ductilité de la matière — le tout en une aspiration résolument moderne. Mais comment associer les matériaux, comment jouer sur la ductilité de la matière quand on est frappé d'acédie monastique ?
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Vil Gide

 

Valéry est horripilant d'outrecuidance, mais nous le préférons tout de même au vil Gide.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Régime des mots-là

 

Crustacé, moignon, aloyau... Nous vivons sous le régime de ces odieux mots-là. Aussi gibelotte.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Une drôle de trouvaille

 

Dans les décombres de Rebatet, on a retrouvé une peinture à la gouache représentant des oies paissant. Demi-grandeur naturelle. Dans cette peinture, l'ampleur du style s'allie au fini de l'exécution (mais on s'en serait douté).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

dimanche 15 mars 2026

Vocation fatale

 

De tout temps, la vocation de Cesare Pavese fut celle d'un suicidaire. Il était condamné à penser au suicide devant n'importe quel ennui ou douleur. Son principe était le suicide, jamais consommé, qu'il était convaincu de ne consommer jamais, mais qui caressait sa sensibilité. Jamais ? Le 27 août 1950 pourtant, dans une chambre d'hôtel de Turin, Pavese met fin à ses jours en absorbant une vingtaine de cachets de somnifère. L'autopsie révélera « une sensibilité morale exacerbée » et « une capacité d'autoanalyse sans complaisance et sans concession sur le plan esthétique ».
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Assez de lacs sombres

 

Tout le monde en convient, Georg Trakl est le poëte des lacs sombres, des décadences et des transgressions. Son œuvre est composée de poëmes où prédominent « l'ambiance et les couleurs de l'automne, les images sombres du soir et de la nuit, du trépas et de la faute ». Écrire des vers permit à Trakl de tenir un certain temps, mais à la fin, il en eut assez des lacs sombres, des transgressions et de l'automne, et se suicida en absorbant une dose massive de cocaïne — ce qui lui valut le désagrément de se trouver d'abord en « urgence absolue ».
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Céléri

 

Nous ne pouvons que condamner l'usage du vocable céléri par des gredins — des scélérats ? — amateurs de rémoulade, de mélodrame et de macabre.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Lassitude de Roger

 

Le poëte Roger Gilbert-Lecomte s'entendait souvent demander si son prénom était Roger, Gilbert ou Lecomte voire Lecointre. Lassé de répondre Roger, il devint un pilier de la revue Le Grand Jeu et s'engagea dans un processus d'autodestruction par usage de toxiques.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

samedi 14 mars 2026

Indiscernabilité des identiques

 

Contrairement à ce que prétend Chardonne, l'amour n'est pas beaucoup plus que l'amour mais exactement la même chose, au détail près. Comme dirait Leibniz, tout ce qui peut être prédiqué de l'un peut être prédiqué de l'autre.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Échapper à la nostalgie

 

Pour échapper à la nostalgie des délices de Capoue, il suffit de ne pas aller à Capoue, ce n'est pas compliqué. Il suffit de mener une « vie de merde », autrement dit. Mais allez dire ça aux gens.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Processus sans sujet

 

Confirmant sans le vouloir l'intuition de l'évêque Berkeley qui admettait l'irresponsabilité absolue de l'homme, le philosophe Althusser, jugé irresponsable, sera interné et mourra à l'hôpital. Durant l'instruction, il ne cessa de clamer qu'il ne voulait pas tuer sa femme mais seulement lui prouver — en l'étranglant ! — que « l'histoire est un processus sans sujet » — affirmation qui contredit l'interprétation orthodoxe du marxisme selon laquelle le prolétariat est le sujet de l'histoire.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

À la manière d'edward estlin cummings

 

si l'amour est beaucoup plus que l'amour, que dire alors de l'ienisseï ! et du brahmapoutre !
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

vendredi 13 mars 2026

Agir, Carco ?

 

Après qu'il eut écrit Rendez-vous avec moi-même, il ne voulut plus agir, Carco. Il attendait la mort.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un occasionnel baryton

 

Le négateur Émile Cioran est essentiellement un ténor, mais son médium est si plein, si corsé, qu'il lui permet d'aborder sans désavantage les rôles de baryton. Ainsi dans l'aphorisme : « L'interminable est la spécialité des indécis. »
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Le Maître et Marguerite

 

Moscou, années 1930. Le stalinisme est tout-puissant, l'austérité ronge la vie et les âmes, les artistes sont devenus serviles et l'athéisme est proclamé par l'État. C'est dans ce contexte que le diable décide d'apparaître et de semer la pagaille, bouleversant toutes les notions : le vrai, le faux, le laid, le beau, le dur et — c'est à peine croyable — le mou qui a un grand cou !
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Généalogie de la morale cioranesque

 

Malingre, chétif, souffrant de fourmillements dans les guizots, Émile Cioran aurait aimé posséder la vigoureuse constitution des montagnards du Jura ou du Bugey. Il se vengeait de sa cacochymité en écrivant des aphorismes grinçants tels que : « La vie se crée dans le délire et se défait dans l'ennui. »
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

jeudi 12 mars 2026

Comme Bove

 

Le quidam qui décrit une biscotte confiturée ou un bigaradier aimerait atteindre la perfection dans l'art de restituer l'horreur, comme fit Bove dans La Coalition.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Des drogués

 

Dans son roman Sur la route, Jacques Kérouac met en scène différents personnages qui presque tous fument de la « beuh » ou du « shit ». On reconnaît entre autres Allen Ginsberg, William Burroughs et Gregory Corso. Ces êtres déchus « prennent des substances ». Ils « consomment ». Ce sont des drogués.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Le cheval de Turin

 

Le 3 janvier 1889, à Turin, le penseur paradoxal Frédéric Nietzsche voit un cocher rouer de coups son cheval. Il jette ses bras autour du cou de l'animal pour le protéger. À cet instant précis, le penseur paradoxal sombre dans la folie. Il ne parlera plus jamais. Question : « What happened to the hoss ? »
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

De omnibus

 

Le doute systématique que pratiquait Henri Michaux à la suite de Descartes faillit un jour lui coûter cher. Dans l'autobus, alors qu'il doutait de tout, il s'assit sans réfléchir à une place « réservée aux mutilés de cul ». Heureusement, il n'y avait pas de contrôleur ; parce que sinon... il était bon comme la romaine.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

mercredi 11 mars 2026

Maintenant c'est dit

 

Le philosophe Wittgenstein a osé dire tout haut ce que beaucoup de personnes pensent tout bas : ce que l'on ne peut dire, il faut le taire. Et encore : je sais que ceci est ma main.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Salop de Ponge

 

Nous ne pardonnerons jamais au poëte Ponge d'avoir pris le parti des choses, ces choses qui nous ont poussé au bord du désespoir à force de nous résister et de déféquer sur notre véhicule (nous pensons ici aux pigeons, tout particulièrement).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Écœurement de Bardesane

 

D'après Agapios de Manbij, le gnostique Bardesane ne voulait plus aller à la pêche aux moules. Il disait que des éons lui avaient pris son panier.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Changez de disque

 

Que le bouddhisme ait fait pousser des « oh ! » et des « ah ! » au moment de sa création, cela est compréhensible, mais aujourd'hui, le néant (Émile Cioran, Raymond Doppelchor), l'absurde (Eugène Ionesco, Samuel Beckett), l'illusion à quoi se ramène toute chose (José Garcimore), tout cela est rebattu et ennuyeux au possible. Trouvez autre chose, les bouddhistes !
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)