Visitant une
imprimerie de Barcelone, nous découvrons sur une machine un livre
intitulé Deuxième partie de l'histoire de Maurice Gaber, livre qui
relate et anticipe même notre biographie. Nous comprenons alors que nos
« sorties », nos aventures, notre équipée héroïque dans le « désert de
Gobi de l'existence » n'auront été rien d'autre au fond qu'un suicide
longuement différé.
Roger
Caillois trouve qu'il n'y a rien de plus sinistre que les amours des
pieuvres. On en déduit qu'il n'est jamais allé à Bezons, ni probablement
à Sartrouville et ne parlons pas de Houilles.
C'est avec
tout le groupe des Hussards (Nimier, Blondin, etc.) qu'il faisait corps,
Morand — quand ils étaient attaqués par les existentialistes
sartriens.
Après avoir
écrit son Œuvre au noir, Marguerite Urcelar tomba dans une grave
dépression. Elle pensait au dramaturge Fonvizine à qui le prince
Potemkine avait lancé, après la première de sa pièce Le Mineur :
« Maintenant tu peux crever, Denis, tu ne feras jamais rien de mieux ! »
C'était peut-être absurde mais elle s'identifiait. Elle aussi pouvait
crever. Elle non plus ne ferait jamais rien de mieux. Elle en aurait
pleuré.
Comme le
Khlestakov du Revizor, le destin « écrit aussi des vaudevilles ».
Certains sont d'un comique irrésistible, comme lorsqu'un pigeon défèque
sur votre véhicule ou que vous cherchez à vous pendre avec vos bretelles
et que vous vous retrouvez écrasé au plafond.
On aimerait,
comme Marc Aurèle, rester stoïque en toute circonstance. Mais loin
d'être un empereur de la dynastie des Antonins, on est de Bezons ! Ça
fait une drôle de différence !
C'est grâce à
Descartes et à son cogito que les personnes qui pensent peuvent en
conclure qu'elles sont — et c'est pour elles un énorme soulagement.
Alors Descartes, rien d'étonnant si elles le tiennent pour un « type au
poêle ».
Même si tous
les suicidés ne s'en rendent pas compte, l'homicide de soi-même est un
discours qui porte en sa trame les symptômes d'une oscillation entre le
mode énonciatif thétique d'un sujet structuré a minima et la dislocution
joycienne.
Pendant un
temps, nous avons suivi le fantasque Mi Fou, ses respects et ses
ferveurs. Comme l'esthète chinois, il nous a même semblé saisir, dans la
contemplation d'une biscotte confiturée, une des naissances possibles
de l'idée du Rien. Mais la concordance s'arrête là. Car de Mi Fou, nous
ne partagerons jamais les abdications.
Lisant de la
philosophie, on tombe sur le slogan de Husserl : « Retour aux choses
mêmes ! » On est enthousiasmé, on décide de tenter le coup, mais une
fois en présence des choses mêmes, on a les foies et on se dégonfle.
Quand des
policiers lui demandent de décliner son identité, le nihilique répond :
« Je suis une chose et non une chose, un point nul et un cercle. Je ne
sais qui je suis, je ne suis qui je sais. » Le résultat est qu'il
termine souvent au gnouf (comme l'infortuné Nicolas Bernard-Buss).
Les habitants
d'Istanbul n'ont pas l'air de souffrir outre mesure de leur gentilé.
C'est qu'ils n'ont pas un sens aigu du ridicule, toute autre conjecture
serait pépiage.
Quant à la
question de savoir si l'en-soi a ou n'a pas à être sa propre
potentialité sur le mode du pas-encore, l'opinion de Sartre est connue,
maintenant on aimerait connaître celle de Bourvil et du clown Boulicot.
Être connu
est dégradant. Sous l'effet de la célébrité, on se transforme en une
caricature de soi-même — et si l'on a le malheur de ressembler à
Mahomet, en une caricature de Mahomet.
À propos des
auréoles sous les bras d'Ionesco, Cioran un jour dit à Beckett : « À
quel point Eugène sue, c'est un vrai mystère de Paris. » Beckett,
obnubilé par la « choseté » et le « non-mot », ne comprit pas l'astuce.
S'il avait
vécu plus longtemps, le facteur Cheval se serait sûrement emballé, ou
disons enthousiasmé, le mot est plus juste, pour les œuvres du
plasticien Christo.
En s'adonnant
à la science et à la philosophie, l'homme cherche à se libérer de
l'humiliante fascination qu'il éprouve pour les « biberons Robert » — mais rien à faire. Être esclave, et de quelque chose d'aussi bête !
Qu'il puisse
exister quelqu'un d'autre que soi-même est pratiquement inconcevable.
D'ailleurs, personne n'a l'air d'y croire vraiment. Le concept d'autrui
lévinassien, celui d'un être qui serait comme nous à ceci près qu'il
prendrait les vignettes, ce concept est trop fantastique pour qu'on y
adhère.
Grâce à
l'action conjointe des livres de développement personnel et des
triazolobenzodiazépines, l'espèce des suicidés philosophiques tend à
disparaître, « ainsi que disparurent de la terre l'aurochs et l'okapi ».
Finis les Weininger, les Rigaut, les Giauque, les Caraco, les Crisinel !
De la gaieté ! De la bonne humeur ! Du positif !
Quand on a
tout dit sur le Rien et qu'il faut cependant continuer à parler si l'on
ne veut pas sombrer dans la folie, on se réfugie dans le calembour. On
dit des choses telles que : « Comment allez-vous, yau de poêle ».
Comme le
mathématicien Charles Hermite était affligé d'un pied bot, il exigeait
de ses élèves qu'ils fissent tout « en bonne et difforme » — qu'il
s'agît de résoudre des équations différentielles ou d'étudier des
fonctions elliptiques.
Il n'était
pas question de déranger le ministre Guy Mollet quand il lisait la
biographie de la bienheureuse Marie Alacoque. Il fallait se faire
discret — et pour tout dire marcher sur des œufs.
Le mot diacre
nous fait penser à de la diarrhée sortant d'un fiacre — à un geyser
d'excréments semi-liquides. Un vocable très déplaisant, nous n'osons
dire excrêmement déplaisant.
Si Georges
Hegel avait vécu au vingtième siècle, sans doute eût-il fait comme le
représentant placier Henri Serin et roulé en R16, car on n'imagine pas
voiture plus dialectique. Oui, en vérité nous le disons : la R16 est la
voiture dialectique par excellence.