Le poëte
Hanshan dit qu'il est chaussé de sandales vagabondes, qu'il se sert
d'une tige de rotin comme d'une canne, et que considérant le siècle
poussiéreux, il a décidé que ce pays n'était qu'un rêve où il n'avait
plus de rôle. Il ne recule devant aucune extrémité pour « épater le
bourgeois ».
Quand on
s'imagine qu'on ne pense à rien, on se trompe. On pense à des bêtises,
au vocable reginglette, à la preuve par le parfait conçue par Descartes
ou aux microscopiques polyèdres ajourés des radiolaires.
Pour
récompenser le chanteur Léo Ferré d'avoir dit que « c'est extra » — la
vie, c'est-à-dire —, il eût été séant de lui arracher tout le poil de
l'anus, comme on faisait jadis en certains pays pour châtier les
adultères — une opération appelée paratilmos. Il aurait vu comme
« c'est extra ».
Une des plus
belles phrases de la langue française est, dans son laconisme véridique,
celle que déclame le chanteur Dutronc dans sa chanson Les Cactus :
« Aïe aïe aïe ; ouille ouille ouille ; aïe. » Toute la doctrine
nihilique y est resserrée avec une force et un bonheur d'expression
suprêmes. Oui, en vérité, la vie ça pique et ça fait mal au fiacre.
Les plus
haïssables des « vieux jetons » sont ceux qui paraissent s'accommoder
d'être des « vieux jetons ». Ils ont endossé le rôle. Ce sont des
« soumis ».
Keats dit
qu'il est un lâche, qu'il ne peut supporter la souffrance d'être
heureux. Il avoue donc qu'il est ou a été « heureux », et cela nous
déçoit énormément.
Le vrai sage,
ce n'est ni Socrate, ni Siddharta Gautama, ni André Comte-Sponville,
c'est l'hippopotame. Ce mammifère artiodactyle ne s'inquiète pas du
libre arbitre ni de l'immortalité de l'âme, il accueille les dons de
l'instant avec modestie et gratitude. Il nous montre le chemin du
bonheur dans la simplicité. « Ô joie suprême ! Ô bonheur ineffable ! Une
flaque de boue ! »
On se sent
seul, alors on invite une donzelle à aller voir si la rose qui ce matin
avait déclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu cette vêprée
les plis de sa robe pourprée et son teint pareil au sien, à celui de la
donzelle c'est-à-dire, mais elle ne veut pas y aller, en tout cas pas
avec nous. Elle fait sa mijaurée.
Exister est
un verbe des plus scabreux car il signifie à la fois posséder une
réalité et se manifester dans la vie de l'autrui lévinassien de manière
éminente. Résultat : les gens « croivent » qu'on dit une chose alors
qu'en fait on dit le contraire.
Ingurgiter
des boissons alcoolisées, assister à des courses de chevaux et
s'accoupler avec des trumeaux étaient les trois occupations favorites de
l'écrivain Bukowski. Quand il ne s'adonnait à aucune des trois, il
tapait à la machine, inventant des histoires où il était question de
boissons alcoolisées, de courses de chevaux et d'accouplements avec des
trumeaux. Le lecteur en ressortait déboussolé mais surtout « gros-jean
comme devant ».
Parce qu'ils
ont persévéré dans l'être comme de dégoûtants pervers, les « vieux
jetons » devraient être recensés dans un fichier judiciaire automatisé.
Cela préviendrait leur récidive, au cas où la mort ne s'en chargerait
pas d'abord.
Quand on est
de tendance « nihilique », on est enclin à penser que le syntagme
nominal « un faldistoire falciforme » constitue un parfait résumé de la
vie sur terre. Rappelons qu'un faldistoire est un siège mobile réservé
aux évêques et que l'adjectif falciforme signifie « en forme de
croissant ou de faucille ».
Nous pensons
au cabiai, et aussitôt le vocable hystricognathe avance vers nous,
pétulant, inflexible, suintant déjà de l'intérieur. Nous lui tendons les
bras, saisi d'un incroyable vertige.
Oh ! la
terrible nuit pour le Dasein heideggérien ! Un vent glacé frissonne et
court par les allées ; le Dasein, n'ayant plus l'asile ombragé des
berceaux, ne peut pas dormir sur ses pattes gelées. Dans les grands
arbres nus que couvre le verglas, il est là, tout tremblant, sans rien
qui le protège ; de son œil inquiet il regarde la neige et se dit :
« C'est ça, la vie ? Eh ben moïeux ! »
Quand on est
revenu de tout, on est incapable de rien faire. On n'arrive même pas à
« concevoir une pensée ». Mais comme on est aussi revenu des
« pensées », il n'y a pas gêne, ce n'est pas ennuyant.
Quand elle se
présentera et nous fixera de ses yeux caves, nous demanderons à la mort
si elle veut notre photo. À condition que la terreur ne nous ait pas
fait perdre l'usage de la parole, évidemment.
Dans un de
ses poëmes, Alphonse de Lamartine apostrophe la mer et lui dit qu'il
aime à flotter sur son onde à l'heure où du haut du rocher, l'oranger,
la vigne féconde, versent sur sa vague profonde une ombre propice au
nocher. La mer ne rétorque rien, fidèle à son principe de ne pas
répondre aux « fadas ».
Comme Konrad,
le héros de Thomas Bernhard, on aimerait faire répéter à sa bonne femme
pendant des heures la phrase « Mimi vit six perdrix ». Pour une étude
sur l'ouïe, qu'on prétendrait. Visant à valider expérimentalement la
méthode d'Urbantchitch. Bon, mais il faudrait déjà avoir une bonne
femme.
La vie, c'est
comme l'étang de Soustons à deux heures de l'après-midi : on rame.
Encore heureux si on n'est pas foudroyé par une réminiscence de
vocabulaire.
Quand on est
d'humeur morose, on pense au mathématicien Jérôme Cardan, le premier à
avoir décrit des hypocycloïdes. Mais le secours qu'on en retire est
d'une minceur qui confine au néant.
Le négateur
Émile Cioran aimait flâner sur les Grands Boulevards (des
Filles-du-Calvaire, Beaumarchais, du Temple, Saint-Martin, etc). Il y
avait tant de choses à voir, sur ces Grands Boulevards ! À voir, et donc à dénigrer !!!
La poésie de
Camoëns est associée à la délicatesse et à la suavité, on recherche sa
compagnie, tandis que l'excrément, vu comme grossier et malodorant, est
traité comme un paria et relégué dans le tout-à-l'égout de l'étant.
Pourquoi ce « deux poids, deux mesures » ?
Qu'une ou
plusieurs personnes vous disent qu'elles « aiment beaucoup ce que vous
faites », aussitôt vous avez envie de tout laisser tomber. Vous
comprenez qu'il y a un « os dans le potage » si ce n'est une « couille
dans le pâté » 1.
(Maurice Gaber, Pensées de Pascal et d'ailleurs)
1 : Dans le Bade-Wurtemberg, la couille ou touille désigne une grande cuillère en bois qui sert à cuisiner.
On entend
parfois dire qu'au soleil, sous la pluie, à midi ou à minuit, il y a
tout ce qu'on veut aux Champs-Élysées. Le mercredi 1er juin 1938, le
romancier Ödön von Horváth, réfugié à Paris depuis quelques jours,
décide d'aller prendre l'air. Alors qu'il se promène sur les
Champs-Élysées, une tempête déracine un marronnier ; une branche le tue
devant le théâtre Marigny. « Vous me la copierez » furent ses dernières
paroles.