Il y en a qui
n'aiment pas les rhododendrons, d'autres qui n'aiment pas les routes
départementales, mais pour d'autres encore, c'est pis, c'est « le tout
de l'étant » — das Ganze des Seienden, pour parler comme Heidegger —
qu'ils ne peuvent pas voir en peinture. À ceux-là, nous ne pouvons que
souhaiter bonne chance.
Si, comme
dans le film d'Ingmar Bergman, la Mort vous propose une partie d'échecs
et que vous avez les noirs, la meilleure façon de décontenancer votre
adversaire sera de mettre en œuvre une défense scandinave à base de
hareng fumé. Mais attention au gambit Blackmar-Diemer !
Le négateur
Émile Cioran soutenait que « la mélancolie est l'avidité langoureuse de
l'insoluble ». Il était conscient que ça ne voulait pas dire grand
chose, mais il trouvait que ça sonnait bien. D'après lui, ça faisait
penser à une langouste à la mayonnaise.
Une des plus
belles phrases de la langue française est, dans son laconisme véridique,
celle que prononce l'acteur Omar Sharif dans un spot publicitaire pour
le quotidien Tiercé Magazine : « Le cheval, c'est mon dada. » Toute la
passion hippique, cette passion qui habite l'homme depuis au moins
l'époque de Xénophon, y est rendue avec une force et un bonheur
d'expression suprêmes. Oui, en vérité, le cheval, c'est notre dada.
C'est
toujours avec une certaine appréhension qu'on prononce le nom redoutable
de Yog-Sothoth — comme aussi celui d'Huguette Bouchardeau, secrétaire
d'État à l'environnement et au cadre de vie auprès du Premier ministre
dans le troisième gouvernement Mauroy.
Avant de
mourir, l'homme ne manquera pas de rendre hommage à Jacques Aubert, ce
spécialiste de Joyce dont les splendides traductions ont enchanté son
enfance.
Le 17
novembre 1969, quand Émile Cioran sonna à sa porte, le dramaturge Eugène
Ionesco était en train de manger une côtelette de veau. Toujours son
goût de l'absurde !
Quelqu'un qui
compare Tchouang-Tseu à un paysage dénudé du nord de l'Écosse, comme
c'était le cas d'Armand Robin au dire d'Émile Cioran, ce quelqu'un
appelle pour ainsi dire les mornifles. Il ne sait pas quoi inventer pour
faire l'intéressant et cela nous insupporte.
À partir d'un
certain âge, on prend l'habitude de surveiller sa trajectoire
existentielle à l'aide d'un cinéthéodolite. Quand arrive le moment
inévitable où cette trajectoire s'écarte trop de la courbe nominale, on
s'écrie : « Corrigez ! Corrigez donc, sapristi ! » Mais il est trop tard
pour corriger quoi que ce soit. Les jeux sont faits, rien ne va plus.
Pour autant
qu'on le sache, le premier artiste à avoir osé signer son œuvre est un
certain Gislebertus, sculpteur français du XIIe siècle connu pour son
travail à la cathédrale Saint-Lazare d'Autun. L'inscription « Merde à
celui qui le lira, signé Gislebertus » est en effet gravée au centre du
tympan, sous la mandorle contenant la représentation du Christ en
gloire.
Pour que nul
n'ignorât qu'il était un être torturé, Francis Scott Fitzgerald déclara
que « dans la nuit noire de l'âme, il est toujours trois heures du
matin ». À cette annonce, tout le monde se congratula.
Le poëte
Hanshan dit qu'il est chaussé de sandales vagabondes, qu'il se sert
d'une tige de rotin comme d'une canne, et que considérant le siècle
poussiéreux, il a décidé que ce pays n'était qu'un rêve où il n'avait
plus de rôle. Il ne recule devant aucune extrémité pour « épater le
bourgeois ».
Quand on
s'imagine qu'on ne pense à rien, on se trompe. On pense à des bêtises,
au vocable reginglette, à la preuve par le parfait conçue par Descartes
ou aux microscopiques polyèdres ajourés des radiolaires.
Pour
récompenser le chanteur Léo Ferré d'avoir dit que « c'est extra » — la
vie, c'est-à-dire —, il eût été séant de lui arracher tout le poil de
l'anus, comme on faisait jadis en certains pays pour châtier les
adultères — une opération appelée paratilmos. Il aurait vu comme
« c'est extra ».
Une des plus
belles phrases de la langue française est, dans son laconisme véridique,
celle que déclame le chanteur Dutronc dans sa chanson Les Cactus :
« Aïe aïe aïe ; ouille ouille ouille ; aïe. » Toute la doctrine
nihilique y est resserrée avec une force et un bonheur d'expression
suprêmes. Oui, en vérité, la vie ça pique et ça fait mal au fiacre.
Les plus
haïssables des « vieux jetons » sont ceux qui paraissent s'accommoder
d'être des « vieux jetons ». Ils ont endossé le rôle. Ce sont des
« soumis ».
Keats dit
qu'il est un lâche, qu'il ne peut supporter la souffrance d'être
heureux. Il avoue donc qu'il est ou a été « heureux », et cela nous
déçoit énormément.
Le vrai sage,
ce n'est ni Socrate, ni Siddharta Gautama, ni André Comte-Sponville,
c'est l'hippopotame. Ce mammifère artiodactyle ne s'inquiète pas du
libre arbitre ni de l'immortalité de l'âme, il accueille les dons de
l'instant avec modestie et gratitude. Il nous montre le chemin du
bonheur dans la simplicité. « Ô joie suprême ! Ô bonheur ineffable ! Une
flaque de boue ! »
On se sent
seul, alors on invite une donzelle à aller voir si la rose qui ce matin
avait déclose sa robe de pourpre au soleil a point perdu cette vêprée
les plis de sa robe pourprée et son teint pareil au sien, à celui de la
donzelle c'est-à-dire, mais elle ne veut pas y aller, en tout cas pas
avec nous. Elle fait sa mijaurée.
Exister est
un verbe des plus scabreux car il signifie à la fois posséder une
réalité et se manifester dans la vie de l'autrui lévinassien de manière
éminente. Résultat : les gens « croivent » qu'on dit une chose alors
qu'en fait on dit le contraire.
Ingurgiter
des boissons alcoolisées, assister à des courses de chevaux et
s'accoupler avec des trumeaux étaient les trois occupations favorites de
l'écrivain Bukowski. Quand il ne s'adonnait à aucune des trois, il
tapait à la machine, inventant des histoires où il était question de
boissons alcoolisées, de courses de chevaux et d'accouplements avec des
trumeaux. Le lecteur en ressortait déboussolé mais surtout « gros-jean
comme devant ».
Parce qu'ils
ont persévéré dans l'être comme de dégoûtants pervers, les « vieux
jetons » devraient être recensés dans un fichier judiciaire automatisé.
Cela préviendrait leur récidive, au cas où la mort ne s'en chargerait
pas d'abord.
Quand on est
de tendance « nihilique », on est enclin à penser que le syntagme
nominal « un faldistoire falciforme » constitue un parfait résumé de la
vie sur terre. Rappelons qu'un faldistoire est un siège mobile réservé
aux évêques et que l'adjectif falciforme signifie « en forme de
croissant ou de faucille ».