lundi 31 décembre 2018

Ou bien... ou bien


Le Rien résume et comble, pour l'homme du nihil, la capacité d'ouverture et de stimulation qu'il a vainement recherché dans les objets de la « réalité empirique ». Son exploration du pachynihil l'a conduit au pied de l'ultime cloison où il puisse atteindre, celle d'une ligne de partage entre l'impassibilité minérale du mâchefer et les émotions éphémères, les choix sans cesse à reconduire ou à reprendre du « monstre bipède ».

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Adieux au monde


N'articulant le geste ni le vocable, je procède in petto à la crémation rituelle de ma toge de cénobite mondain.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Interlude

Jeune fille lisant le Monocle du colonel Sponsz de Hermann von Trobben

Illumination


« Au début des années cinquante, alors que je contemplais le corps d'un suicidé que l'on venait de retirer de la Seine, il m'apparut que l'idée du Rien était l'aboutissement d'un tâtonnement millénaire, d'une expérience cosmique, d'une puissance de rupture dont la fission de l'atome venait de procurer un terrible exemple. Par elle, le monde avait sans doute commencé. Elle seule existe sur les étoiles encore sans vie. Je décidai aussitôt d'en faire l'alpha et l'oméga de ma pensée. » (Stylus Gragerfis, Journal d'un cénobite mondain)

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Réflexion macabre


Dans les griffes griffues du temps, il y a aussi l'artériole froide du suicidé.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

dimanche 30 décembre 2018

Interlude

Jeune fille lisant l'Apothéose du décervellement de Francis Muflier

Une différence de taille


Un jour qu'il avait été frappé par l'ordonnance des branches bifides du dragonnier des Canaries, Gragerfis écrivit dans son Journal : « Le Rien est un arbre pareil. » Mais dans l'arbre, la plus fine brindille est encore l'aboutissement d'un fût puissant qui, régulièrement, de carrefours en carrefours sans cesse simples et identiques, s'épanouit en dôme de feuilles minuscules. Tandis que dans le Rien... — Après réflexion, il biffa.

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Nuit noire de l'âme


« À l'étang de Soustons, il est toujours deux heures de l'après-midi. » (Francis Scott Fitzgerald)

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Interlude

Jeune fille lisant Philosopher tue de Jean-Guy Floutier

Conversation avec Peter Handke


Étang de Soustons, deux heures de l'après-midi. Sur son pliant, solitaire, un quidam est là qui contemple l'eau et semble ruminer de noirs pensers. Après un instant d'hésitation, Marcel Jutique prend son courage à deux mains et l'aborde.
 

Marcel Jutique : Monsieur, pardonnez-moi de troubler votre méditation. Ne seriez-vous pas l'écrivain Peter Handke ?
 

Peter Handke : Jawohl.
 

Marcel Jutique : Puis-je vous demander ce que vous faites ici, à l'étang de Soustons ? Un pélerinage à la mémoire d'Emil Cioran, peut-être ?
 

Peter Handke : J'ai tout dit.
 

Marcel Jutique : Vous étoudiez ?
 

Peter Handke : Non. J'ai tout dit.
 

Marcel Jutique : Je ne m'en mêle plus.
 

Il prend son chapeau et sort.

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Acédie


En désespoir de découvrir un remède autre que le suicide à cette typhose existentielle, je m'installe dans une indifférence douloureusement phrastique, placée sous le vocable du Rien.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

samedi 29 décembre 2018

Interlude

Jeune fille lisant les Scènes de la vie de Heidegger de Jean-René Vif

Unité du monde


Certains excréments fossiles découverts en Sibérie recèlent, sécrétées par une sorte de glaire indécise, déjà non les ébauches, mais les strictes constructions polyédriques que le génie humain devait se montrer longtemps après capable de déduire par sa seule capacité de raisonner. Cette continuité singulièrement précise entre le monde mental et le monde matériel illustre, selon Gragerfis, le caractère unitaire du cosmos, l'existence d'une syntaxe générale, ce que l'auteur du Journal d'un cénobite mondain exprime métaphoriquement par le terme reginglette.

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Mots


Rutilant ou obscène, le vocable charrie un limon obsédant. Il déambule sous l'os, où il répand les germes vireux d'une parodie de désespoir.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Interlude

Jeune femme lisant la Mathématique du néant de Włodzisław Szczur

Musée intérieur


Monstre bipède ! Ne te fie pas à l'apparence austère de l'homme du nihil ! Il enveloppe sous son écorce maussade et râpeuse une pinacothèque infinie, où il a réparti par manières et par sujets les innombrables tableaux de cette horreur qui tout à la fois le fascine et le repousse : le « réel ».

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

The Crack-Up


Il y a dans mon âme comme une crevasse, un intervalle entre les pieux jointifs et le batardeau, un espace rempli de fascines chargées de pierres, un genre de risberme.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

vendredi 28 décembre 2018

Interlude

Jeune femme lisant la Mélancolie bourboulienne de Léon Glapusz

Tentative désespérée


À l'approche imminente du trépas, il n'est pas rare que le Dasein s'écrie : « C'est un malentendu ! Il y a maldonne ! Je suis le créateur John Galliano ! » — mais c'est en vain : bon gré mal gré, il doit bientôt se faire à sa nouvelle condition de de cujus. Il est, comme on dit, « décédé ».

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Rien de nouveau sous le soleil


Comme l'a remarqué Démocrite, « les porcs se vautrent dans le fumier ».

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Interlude

Jeune fille lisant Forcipressure d'Étienne-Marcel Dussap

Un ours


L'homme du nihil ne supporte aucune compromission avec le « fétide et rébarbatif réel ». Il doit parfois en absorber un élément fortuit, imprévisible, une écharde, mais il n'est jamais altéré que par violence. En outre, il cherche subito presto à expulser l'intrus de sa pachyméninge. Il ne l'accepte jamais que comme une brimade qu'il doit passagèrement tolérer. Comme il préfère l'intégrité géométrique du nihil au radotage et à la belote, il n'a pas d'amis et passe pour un être profondément asocial.

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Haussmannien


Le suicide est aussi un immeuble bourgeois.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

jeudi 27 décembre 2018

Interlude

Jeune femme lisant l'Appel du nihil de Martial Pollosson

Couleur optique


Sur les ailes de certains papillons, par exemple le Mars changeant — mais on pourrait également citer le morpho —, le gris poussière du Grand Tout bascule d'un coup dans le bleu électrique du Rien suivant l'incidence de la lumière. De telles métamorphoses n'ont rien pour étonner l'homme du nihil : que la morosité le prenne, qu'il soit exposé à l'idéalisme fichtéen, et un banal flacon de taupicide lui paraît soudain un chatoyant paradis.

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Déroute existentielle


Les vertus laxatives de l'heure font du suicide une orge pressante, trop pressante.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Interlude

Jeune femme lisant les Exercices de lypémanie de Marcel Banquine

Langage


Le nihilique trouve dans la rigueur du langage un garde-fou salutaire contre le laisser-aller qui procède sournoisement de l'idée du Rien. Il se défend d'ajouter aux mots des suffixes qui rendent nécessaire de délibérer pour en saisir le sens. Il prise la sobriété dans le syntagme comme en toute chose. Ainsi, il ne parvient pas à croire qu'un mot de plus de quatre syllabes soit nécessaire pour signifier la notion capitale de pachynihil.

(Théasar du Jin, Carnets du misanthrope)

Synthèse


Je voudrais que ma vie se résumât à un mot — celui zingibéracé.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)