Inopinément
on se met à vieillir, et alors, soit on fréquente d'autres « vieux
jetons » — mais on est vite dégoûté de leurs gueules de momies —,
soit on s'entoure de gens plus jeunes — mais alors on a honte d'avoir
une gueule de momie. Heureusement, il y a une troisième possibilité : se
réfugier dans la silencieuse immobilité des aubépines.
Quand
on en a soupé du Rien, étudier la logique mathématique, la philosophie,
les arts, la marine marchande, s'avère relaxant comme une purée de
pommes de terre.
L'unique
façon d'échapper à la férule fastidieuse du désespoir est de se
soumettre à la discipline quasi sidérurgique du Rien. Cet axiome,
paradoxal en apparence, le nihilique peut témoigner de sa véracité.
Contrairement
à ce que pensait Pascal, les espaces infinis ne sont pas absolument
silencieux. Il faut tendre l'oreille pour le distinguer, mais ils
poussent parfois de petits « ouaf » étouffés. Il est donc permis de parler
du « silence aboyant de l'univers ».
Voir
la vie comme un processus visqueux gravitaire — un genre de « coulée
de boue » — est peut-être la seule façon de comprendre cette sensation
commune à tous les hommes d'être pris dans un « écoulement turbide ».
Prenez
un tube à vide modulant une tension à haute fréquence ; mettez-le dans
un état intermédiaire entre le solide et le liquide ; vous avez un
mésomorphe phasitron.
La
vie manque de fleurs aux couleurs chatoyantes. Alors pour compenser, le
nihilique fait appel à son imagination. Et tel un éléphant fou de
mélancolie, il se perd en des rêves somptueux de calcéolaires.
Tôt
ou tard, l'homme comprend qu'en fait de vie, il est enfermé dans un
faitout avec un assortiment de crustacés, promis comme lui à
l'ébouillantement. Ça fait un moment qu'on l'a mis à mijoter : depuis sa
naissance, en fait. Mais il n'est pas encore à point. Comment tuer le
temps en attendant ? Demi-cuit dans sa cochléaire carapace, il trame
toutes sortes d'apothéoses.
Le
nihilique n'est pas fier, mais s'il y a une chose qu'il n'aime pas,
c'est qu'on le compare à un brick pansu. À son estime, il a du cotre la
finesse invertébrée. À ce propos, il raconte qu'un jour, un fort coup de
vent entre les Bermudes et Halifax l'a obligé à mettre en fuite. Un
vent de cinquante-cinq nœuds, opposé au courant, levait une mer
terrible. Des vagues de sept à huit mètres, raides, déferlaient avec
violence.
Le
poëte, ce « médecin-légiste de l'ipséité » selon Luc Pulflop, plonge sa
pince de Kocher dans les entrailles du réel afin d'extraire de ses
visqueuses sécrétions l'image adéquate.
Chacun
se fait sa propre idée de l'aventure. Celle du nihilique est de
parcourir le monde juché sur un dog-cart, un half-track ou un
plum-pudding (suivant les saisons). Il serait « comme l'insecte qui, posé
sur quelque brin d'herbe, flotte au gré d'un fleuve »...
Chez
le nihilique, tout irrite : sa misanthropie, son pessimisme, ses
lévitations de kinkajou professoral, son goût des prosopopées... Et
comme pour aggraver encore son cas, il cherche à marsupialiser le réel à
l'aide d'un menu gravier phonématique !
Comme
il a de la chance, l'homme de la Nature et de la Vérité ! Rien ne le
trouble, il déambule débonnaire sous des cieux définitifs, il a même un
sol sous ses pieds, le salop !
Le
cerveau de l'homme est un fatras sans nom. On y trouve aussi bien le
vergobret des Éduens que la rondache de l'hipparque. Rien, hélas, qui
aide un tant soit peu à mourir.
On
croit qu'on va donner un sens à son existence en s'adonnant à la
versification italienne, mais c'est un nouvel échec : derrière la terza
rima se cache un simple terreau épileptiforme.
Ces
gens qui s'imaginent « être quelqu'un » parce qu'ils ont fait ceci ou
cela... Ces écrivains, ces peintres, ces compositeurs de pièces pour
clarinette et dispositif électronique... Combien l'homme est grisé par
l'embrasement violacé de son Moi ! — Comparé à ces « cracks de
l'existence », le raté a la fraîcheur d'un haut-de-côtelettes.
La
cascabelle est un organe situé à l'extrémité de la queue de certains
serpents, ceux dits « à sonnette ». Elle est composée d'un assemblage de
grandes écailles en anneaux imparfaitement fixées et sert d'avertisseur
sonore à ces reptiles lorsqu'ils se sentent menacés. Chez l'homme, la
cascabelle est presque l'apanage des nihiliques. Procédant de l'idée du
Rien, elle est la manifestation d'un syndrome dissociatif qui mène
rapidement à un retrait social, c'est pourquoi on la qualifie de cascabelle hébéphrénique.