vendredi 11 septembre 2026

Sur la rectitude des noms

 

« Cratyle que voici prétend, mon cher Socrate, que Tegucigalpa est la capitale du Guatemala.
— Il se trompe. C'est celle du Honduras.
— Ouais... Bon allez, il faut que j'y aille. À plus.
— À plus. Aux fines herbes, comme disent les Allemands. »
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Coupe du monde de l'hérésie

 

Il faut imaginer non pas Sisyphe heureux mais un tournoi de pelote basque entre les semi-pélagiens et les semi-ariens.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Rupture stylistique

 

Alors que les peintres de son temps se mêlaient volontiers au risotto, le Parmesan, rompant avec les codes classiques de l'harmonie, s'y refusait absolument. Il ne se mêlerait, disait-il, qu'aux linguine à la crème.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Théorie des cousins

 

Photin et Cléobule ont tous les deux nié la virginité de Marie en s'appuyant sur des passages de la Bible où il est dit que Jésus avait des frères. Dans Matthieu 13, 55-56, nous trouvons leurs noms : Jacques, Joseph, Simon et Jude. L'Église catholique considère que ces frères étaient en réalité des cousins, au motif qu'en Galilée il était (soi-disant) courant de dire « trop bon mon cousin ».
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

jeudi 10 septembre 2026

Ou bien... ou bien

 

Soit on réfléchit à la vie, soit on vit. Tous ceux qui ont essayé de faire les deux se sont cassé les dents. À ce propos, signalons qu'on n'a toujours pas retrouvé le dentier de Jeander Cader (qu'il a perdu dans un accident de scooter au rond-point de Perros).
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Tout est dit

 

Le 27 août 1911, Franz Kafka écrit dans son journal : « Achat d'un plan de Zurich ». En peu de mots, tout est dit. Assurément, nul n'aura su mieux que Kafka exprimer le désespoir de l'homme devant l'absurdité de l'existence, ni rendre de façon aussi poignante l'angoisse de se perdre dans les rues de Zurich.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Idées fixes du Polacre

 

Le Polacre est habité par trois idées fixes : vous faire lire du Mickiewicz ; vous faire écouter du Chopin ; vous faire manger des pierogi z mięsem.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Cum occasione

 

C'est une erreur semi-pélagienne que d'affirmer que Tegucigalpa est la capitale du Guatemala. En réalité, c'est celle du Honduras. Les semi-pélagiens se sont trompés en enseignant, premièrement, que la volonté humaine peut résister à la grâce ou la seconder ; deuxièmement, que Tegucigalpa est la capitale du Guatemala.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

mercredi 9 septembre 2026

Comme Jaime

 

Votre existence est un vide abyssal ? Vous ressentez la lumière du soleil comme une menace et une blessure ? Vous avez du mal à nouer vos lacets ? Faites comme Jaime (l'écrivain bolivien Jaime Sáenz). Écrivez des romans et des poëmes dont les thèmes centraux seront la froideur, l'altérité, la distance, la nuit, l'alcool, le rapport au corps et à la mort. Vous verrez. Ce n'est pas garanti mais ça peut marcher.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Magie des mots

 

La vie nous offre la possibilité de qualifier notre angoisse de kierkegaardienne, et ça n'a l'air de rien mais on se sent tout de suite mieux.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

C'est bien, gars, continue


Dans un journal intime, l'auteur nous dit qu'il a fait ceci ou cela et on est content pour lui.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Un beau tas de faux-jetons

 

Les littérateurs se congratulent mutuellement, ils n'ont jamais rien lu d'aussi « sublime, lucide et bouleversant », mais dès que l'un a le dos tourné, les autres en disent pis que pendre quand ce n'est pas pis que bouffigue. Misère morale des littérateurs.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

mardi 8 septembre 2026

Période ermanesse

 

Aucun livre n'a jamais changé la vie de qui que ce soit, sauf si l'on considère que l'acte de lire un livre est en lui-même un changement — une modification de l'espace-temps riemannien — par rapport à ce que l'on faisait avant c'est-à-dire rien.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Captifs qui s'ignorent

 

Comme Françoise Claustre, nous sommes prisonniers des rebelles toubous — et nous ne le savons même pas. Nous sommes au Tibesti — et nous ne le savons pas non plus.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Un intranquille

 

Il ne fallait pas dire à Pessoa qu'il allait recevoir le chèque le lendemain, qu'il pouvait être tranquille, car alors il répondait : « Tu ne comprends pas. Le truc c'est que je suis intranquille, justement. »
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Nobles vérités

 

Pour être authentiquement bouddhiste, il ne faut pas seulement comprendre mais « sentir » les quatre nobles vérités et l'octuple sentier. Si on ne les « sent » pas, on est puni, on n'a pas le droit de conduire le « grand véhicule de pompier ».
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

lundi 7 septembre 2026

Emballements borgésiens

 

Dans ses livres, Borges fait tout un plat du Dante. En particulier, l'expression « dolce color d'oriental zaffiro » lui plaît énormément. On ne sait pas pourquoi. En général, on ne comprend pas ce qu'il trouve aux choses. Un autre exemple est ce vers de Quevedo qu'il cite souvent : « Son tombeau fut des Flandres le pâté de campagne, et la lune sanglante son épitaphe ». Nous sommes forcés d'imaginer que ça rend mieux en espagnol.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Voir

 

Lorsque, sentant sa mort prochaine, le sociologue Marcel Gauchet a confié ses archives à l'Imec, il a cependant souhaité conserver ses lunettes afin de pouvoir contempler jusqu'au dernier instant le spectacle du monde.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Philonéisme et homicide de soi-même

 

Pour se tuer, il faut aimer le changement — et c'est là que ça coince.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Mauvais pronostic giralducien

 

L'écrivain Giraudoux avait prédit que la guerre de Troie n'aurait pas lieu mais il s'est trompé car elle eut finalement lieu. Patrocle y trouva la mort de la main d'Hector. Giraudoux était un piètre pronostiqueur. Contrairement à Omar Sharif, le cheval n'était pas son dada.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

dimanche 6 septembre 2026

Ne mets pas ton doigt là (au Cameroun)

 

Si la seule façon d'éviter que son doigt fût égratigné avait été que le monde fût détruit, le philosophe Hume eût accepté le cœur léger cet holocauste. Mais au négateur Émile Cioran, on ne laissa pas le choix — et c'est dans une portière de voiture que le 8 mai 1971 il se coinça le pouce.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Ce que c'est que de lire

 

Quand cela le prenait, l'écrivain Borges aussi produisait de la matière fécale, mais elle était d'une extraordinaire suavité. On y reconnaissait des traces whitmaniennes, des effluves carlyliens et jamesiens, mêlés à la senteur iodée des sagas islandaises.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

De deux maux

 

L'angoisse kierkegaardienne se distingue de la peur zweigienne en ceci qu'elle n'a pas d'objet bien défini — ce qui la rend quasi impossible à combattre. Quand on a le choix, il vaut donc mieux opter pour la peur zweigienne (mais le mieux est évidemment ni l'une ni l'autre).
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Mystères

 

Le poëte Nerval ne nous dit pas pourquoi ni par qui sa tour a été abolie, et il ne précise pas non plus par quel concours de circonstances son luth constellé s'est trouvé porter le soleil noir de la mélancolie. La cause de la mort de sa seule étoile n'est pas non plus explicitée. Cela fait beaucoup de mystères pour notre goût.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

samedi 5 septembre 2026

Kouzou

 

Zorro, le célèbre justicier masqué, aurait pu s'appeler Kouzou, d'après le kabbaliste Joseph Gikatilla. Quant au fidèle Bernardo, il aurait pu s'appeler Anatole Lit-de-Vache. Ô miracle du pain des cieux !
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Une existence ionescienne


Sentant que l'heure de notre fin va bientôt sonner, nous nous retournons sur notre vie et nous constatons qu'elle aura ressemblé en tout point à une pièce d'Ionesco. Pas celle avec les rhinocéros, cependant, ce qui est une consolation relative.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Hidouch


Dans la tradition hébraïque, un hidouch est une interprétation innovante, un enseignement inédit, une parole neuve et inouïe. Quand le Maggid de Mezeritch dit que « l'être ne saurait être pensé », c'est un hidouch. En revanche, quand le Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi évoque un « poêle occulte », c'est un calembour.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

Test mallarméen à Nouméa


Nous disons « Jacques Lafleur ! » et, hors de l'oubli où notre voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l'absente de tous bouquets. Puis nous disons « Jean-Marie Tjibaou ! » et... rien ne se passe.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)

vendredi 4 septembre 2026

Ionosphère radioélectrique


C'est en 1902 que simultanément, Heaviside au Royaume-Uni et Kennelly aux États-Unis émirent non du Qatar mais l'hypothèse que les ondes radioélectriques produites par un émetteur sont renvoyées au sol par une couche réfléchissante de la haute atmosphère.
 
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)