Une fois
qu'on s'est habitué à voir les humains comme des squelettes enveloppés
d'une vague forme charnelle, on est tranquille du côté de « l'amour ».
On est comme le docteur Behrens — le radiologiste de la Montagne
magique — devant l'envoûtante madame Chauchat.
Quand on lit
dans Borges les noms d'Hilario Ascasubi et d'Estanislao del Campo, on se
dit : « Qui c'est ces mecs-là ? » On est déboussolé. Puis peu à peu, on
reprend pied.
Le Premier
ministre Pierre Bérégovoy fit le choix de se suicider « au bord d'un
canal où il était souvent venu goûter la paix et la beauté des choses ».
Il ne se pendit pas à la grille d'un égout dans une ruelle sordide
comme son presque homonyme le poëte Gérard de Nerval. Chacun sa route,
chacun son chemin, passe le message à ton voisin, nous enseigne le
chanteur Tonton David.
Le négateur
regardait sa montre, il était déjà huit heures. Il embrassait tendrement
Simone et un taxi emportait cette dernière. « Tu t'en vas, mon cœur,
parmi ces milliers de gens », soupirait-il. Et il se disait que c'était
une journée idéale pour marcher dans la forêt. Comme il aurait aimé, le
négateur, aller se coucher seul dans les genêts ! Mais il avait des
aphorismes à écrire, il n'y avait pas moyen d'y couper. Il fallait bien
gagner sa croûte...
Si le monstre
bipède avait un minimum de sentiment tragique de la vie, il ne vivrait
pas comme il vit c'est-à-dire comme un porc. Mais il n'a pas voulu lire
Unamuno parce que « c'est écrit trop petit et il y a trop de mots ».
On n'imagine
pas l'Ecclésiaste allant aux ouataires pour faire la grosse commission,
puisque selon lui tout était vain. Sûrement faisait-il sur place, comme
ça se trouvait, « à lurelure ».
Quel genre de
personne, ou plutôt quel genre de monstre faut-il être pour trouver
distrayant ou même simplement supportable un spectacle de mime ? Pour
n'avoir jamais caressé l'idée d'écorcher vif le mime Marceau, comme le
roi des Perses Sapor Ier fit à l'empereur Valérien, selon la version de
Pierre le Patrice ?
On pourra
nous infliger le supplice des brodequins ou celui des poucettes, nous ne
dirons pas Bègles. Nous avouerons tout ce qu'on voudra, mais pour rien
au monde nous ne prononcerons ce nom honni : Bègles.
Couper les
ponts avec l'autrui lévinassien, cela signifie rester chez soi et vivre,
comme on dit, en autarcie. On y parvient en cultivant dans son jardin
des légumes riches en glucides et en désolation : les fameuses
« betteraves molles du désespoir ».
À eux deux,
Couronne Alfred (face d'alcoolique, viande grise, mou partout) et
Couronne Lucienne (gueule en gélatine et saindoux, trois mentons,
nichons qui dévalent sur la brioche) résument l'humanité. Qu'est-on venu
faire parmi ces affreux ? Nous, tout ce qu'on voulait, c'était du vin
chaud. On peut dire qu'il nous aura coûté cher, le vin chaud !
Pour un
habitant de la capitale du Tadjikistan désireux de se débarrasser de la
poussière et des fétus, le fin du fin est de prendre une « douche en B »
(une douche qui épouse la forme de la deuxième lettre de l'alphabet
cyrillique).
Si André
Malraux n'avait pas existé, l'adjectif malrucien serait inconnu, de même
que l'expression « les cris perdus des moutons des tabors » ; et le
malheureux Jean Moulin ne saurait pas s'il doit entrer ici ou attendre
encore un peu.
Une fois
devenu écrivain, c'est fini, vous n'avez plus le droit de vous exprimer
normalement. La moindre lettre que vous écrivez doit comporter un nombre
suffisant d'expressions originales, sinon on va croire que vous êtes
« comme tout le monde ». C'est très pénible.
Il y a des
auteurs qu'on ne peut lire que quand on est en bonne santé, d'autres,
seulement quand on est malade. Or nous, il se trouve que nous sommes
tout le temps malade — c'est du moins l'impression que nous avons.
Conclusion : nous ne lirons jamais les auteurs de la première catégorie.
Si Kafka
n'avait pas existé ou s'il n'avait rien écrit ou si Max Brod avait brûlé
ses manuscrits comme il s'était engagé à le faire, l'adjectif kafkaïen
n'existerait pas et Marthe Robert aurait dû consacrer sa vie à autre
chose. Mais à part ça, tout eût été pareil.
Depuis
l'époque où l'homme de Cro-Magnon s'est mis à réfléchir aux choses (au
monde, à la mer, aux forêts ; aux roses que l'hiver prépare en secret),
personne n'a été capable de comprendre à quoi rimait l'existence, le
« réel » et tout le tralala. Pas même le grand savant Jacques Monod qui,
sur son lit de mort, faisait encore cet aveu déchirant : « Je cherche à
comprendre. »
Parce qu'il
peut s'acclimater dans des cervelles situées en tout point du globe,
l'idéalisme kantien est cosmopolite, mais sa famille habite dans le
Loir-et-Cher. Ces gens-là ne font pas de manières, ils passent l'automne
à creuser des sillons. Comme on peut le penser, ils sont contents de la
réussite de l'idéalisme kantien, mais ils ont un regret, c'est qu'il
vive sans jamais voir un cheval, un hibou (ce ne sont pas des « choses
en soi »).
C'est au
moment précis où l'on s'aperçoit qu'on a tout oublié du bonheur qu'il se
met à neiger sur le lac Majeur — comme par un fait exprès, comme si
on n'était pas déjà assez accablé.
Le kiai, le
mythique « cri qui tue » des maîtres d'arts martiaux, n'aurait pas pour
seul effet de sidérer l'adversaire. En faisant circuler le chi — le
souffle vital —, il serait aussi capable de rééquilibrer le corps !
Cela paraît presque incroyable, mais c'est pourtant ce qu'affirme
Jean-Paul Duchêne, enseignant de tai chi rompu aux techniques de
circulation de l'énergie par la voix. Laissons-lui la parole. Ou plutôt
non.
Le monstre
bipède écrit des poëmes, compose des sonates et peint des tableaux de
peinture, mais sous ses poëmes, ses sonates et ses tableaux de peinture
se cache un fond de méchanceté. C'est ainsi que le 18 mars 1563, à
Paris, il tenailla de fers chauds Poltrot de Méré en plusieurs endroits
de son corps, le fit écarteler par quatre chevaux jusqu'à ce que mort
s'ensuive, puis pendit ses restes à la voûte de la porte Saint-Denis.
Les écrivains
sont persuadés que le métier le plus noble, le plus gratifiant, et qui
permet le mieux de « faire sa frime comme James Dean » est celui
d'écrivain, mais c'est en réalité celui de piccoliste dans l'orchestre
philharmonique de Douchanbé.
Dans La
Mouette, quand Nina apprend le suicide de Konstantin, elle est si
bouleversée que toutes les notions se confondent dans sa tête : le vrai,
le faux, le laid, le beau, le dur et — c'est à peine croyable — le
mou qui a un grand cou.
L'historien
Taine trouvait qu'il y avait chez son confrère Lavisse quelque chose qui
rappelait une croix, quelque chose de « cruciforme ». Mais quoi,
impossible de mettre le doigt dessus.
« Et Georges
Perec colporte trop l'occulte. » Cette phrase, non contente d'être un
palindrome, comporte exactement sept fois la lettre e. Sept, le plus
petit nombre dont la somme des diviseurs est un cube ! Sept, le seul
chiffre non atteignable par multiplication ou division avec les entiers
de un à dix ! Sept, le premier nombre brésilien !
L'autrui
lévinassien ne s'intéresse à rien de ce qui nous intéresse, et surtout
pas au tathâta — qui, faut-il le rappeler, désigne chez les
bouddhistes la véritable nature de la réalité à un moment donné.
Devrait-on aller vivre en Inde, au Népal ou au Thibet pour se sentir
moins seul ?
Le monstre
bipède est exclusivement bipède depuis l'époque d'homo ergaster, il y a
environ deux millions d'années. Quant à homo sapiens, il existe depuis
au moins trois cent mille ans et il est toujours aussi exécrable. Il
prend toujours autant de place avec ses gros genoux et fait toujours
autant de bruit en mangeant. Contrairement à ce que prétendent certains,
the times, they are not a-changin', en tout cas ce n'est pas frappant.
Selon le
principe d'exclusion de Pauli, les électrons appartenant à un même
système ne peuvent pas se trouver simultanément dans le même état
quantique, sans quoi ils se traiteraient mutuellement de « potiron » et
pourraient même en venir aux mains (tant ils sont farouches).