Le négateur
Émile Cioran est essentiellement un ténor, mais son médium est si plein,
si corsé, qu'il lui permet d'aborder sans désavantage les rôles de
baryton. Ainsi dans l'aphorisme : « L'interminable est la spécialité des
indécis. »
Moscou,
années 1930. Le stalinisme est tout-puissant, l'austérité ronge la vie
et les âmes, les artistes sont devenus serviles et l'athéisme est
proclamé par l'État. C'est dans ce contexte que le diable décide
d'apparaître et de semer la pagaille, bouleversant toutes les notions :
le vrai, le faux, le laid, le beau, le dur et — c'est à peine croyable — le mou qui a un grand cou !
Malingre,
chétif, souffrant de fourmillements dans les guizots, Émile Cioran
aurait aimé posséder la vigoureuse constitution des montagnards du Jura
ou du Bugey. Il se vengeait de sa cacochymité en écrivant des aphorismes
grinçants tels que : « La vie se crée dans le délire et se défait dans
l'ennui. »
Le quidam qui
décrit une biscotte confiturée ou un bigaradier aimerait atteindre la
perfection dans l'art de restituer l'horreur, comme fit Bove dans La
Coalition.
Dans son
roman Sur la route, Jacques Kérouac met en scène différents personnages
qui presque tous fument de la « beuh » ou du « shit ». On reconnaît
entre autres Allen Ginsberg, William Burroughs et Gregory Corso. Ces
êtres déchus « prennent des substances ». Ils « consomment ». Ce sont
des drogués.
Le 3 janvier
1889, à Turin, le penseur paradoxal Frédéric Nietzsche voit un cocher
rouer de coups son cheval. Il jette ses bras autour du cou de l'animal
pour le protéger. À cet instant précis, le penseur paradoxal sombre dans
la folie. Il ne parlera plus jamais. Question : « What happened to the
hoss ? »
Le doute
systématique que pratiquait Henri Michaux à la suite de Descartes
faillit un jour lui coûter cher. Dans l'autobus, alors qu'il doutait de
tout, il s'assit sans réfléchir à une place « réservée aux mutilés de
cul ». Heureusement, il n'y avait pas de contrôleur ; parce que sinon...
il était bon comme la romaine.
Le philosophe
Wittgenstein a osé dire tout haut ce que beaucoup de personnes pensent
tout bas : ce que l'on ne peut dire, il faut le taire. Et encore : je
sais que ceci est ma main.
Nous ne
pardonnerons jamais au poëte Ponge d'avoir pris le parti des choses, ces
choses qui nous ont poussé au bord du désespoir à force de nous
résister et de déféquer sur notre véhicule (nous pensons ici aux
pigeons, tout particulièrement).
Que le
bouddhisme ait fait pousser des « oh ! » et des « ah ! » au moment de sa
création, cela est compréhensible, mais aujourd'hui, le néant (Émile
Cioran, Raymond Doppelchor), l'absurde (Eugène Ionesco, Samuel Beckett),
l'illusion à quoi se ramène toute chose (José Garcimore), tout cela est
rebattu et ennuyeux au possible. Trouvez autre chose, les bouddhistes !
Le philosophe
Georges Hegel voulait « maraver » tous ceux qui ne pensaient pas comme
lui. Vous critiquiez devant lui son système et il vous disait : « Je
vais te maraver, moi, tuouaouar. » Le fait de maraver son contradicteur,
il appelait ça le « moment dialectique ».
Tout ce qu'on
retiendra de Jaccottet, c'est que son œuvre est crispée sur un fond de
silence et d'indéfinissable tristesse. On ne l'a pas lu mais on sait ça — et ça devrait nous suffire pour la suite de notre périple dans le
« désert de Gobi de l'existence ».
À l'instar du
chanteur Fugain, l'homme est seul dans l'univers. Il a peur du ciel et
de l'hiver, des fous et de la guerre, sans oublier le temps qui passe,
dis. Pour atténuer sa solitude, il imite le Mientus de Ferdydurke et
tente de fraterniser avec un valet de ferme, mais il a beau explorer
toutes les fermes des environs, il n'en trouve aucun, en tout cas aucun
de convenable.
Le futur
s'avère toujours plus horrible que le présent. Les choses ne peuvent
aller que de mal en pis. C'est pourquoi il faut se dépêcher de... de
quoi, exactement ? Deleuze dirait de créer des concepts.
Les
bouddhistes prétendent que le joyau est dans le lotus, caché derrière
les pétaux et les sépaux. Ils paraissent y attacher une grande
importance. Ils le répètent tant de fois qu'on a envie de les assommer.
Le preneur de
vignettes est un être funambulesque, loquace et pathétique. On dirait
un personnage de Georges Schehadé. Il est une pure figure de l’exil,
souffrant d’un mal inguérissable qui a pour nom la vie.
Le chanteur
Fugain nous rappelle que l'oiseau vit d'air pur et d'eau fraîche et que
jamais rien ne l'empêche, l'oiseau, d'aller plus haut. Il nous exhorte à
l'imiter, mais c'est justement ce qui est impossible ! Comment
pourrions-nous « faire comme l'oiseau » alors que nous n'avons pas
d'ailes et que nous sommes tout imprégnés de philosophie marcellienne ?
C'est impossible, voyons !
Dans le
compartiment de chemin de fer dont il est question au début d'Un soir
chez Blutel, les femmes, nous dit Bove, avaient accepté que les hommes
fumasses. N'avaient accepté ?
Il est
inconcevable qu'à notre époque moderne et même postmoderne, des
individus s'autorisent encore à « faire chabrot ». Il est à croire que
ces sinistres individus n'ont lu ni Deleuze, ni Foucault, ni Derrida.
Sinon, l'envie leur serait passée de « faire chabrot ». On n'a jamais vu
ça.
Si Soupault
n'est pas l'auteur d'une œuvre consacrée à peindre les jaillissements de
la liberté dans l'histoire ou dans l'art, en revanche, Cassou l'est.
Si vous
voulez vous familiariser avec la force de Lorentz, la loi de Faraday et
les équations de Maxwell, ne lisez pas l'ouvrage de Soupault et Breton.
On en sort gros-jean comme devant. Ces auteurs présentent les choses
dans un style exalté qui rend caïman impossible de comprendre les
principes physiques sous-jacents.
Lors de son
séjour à Loches, le plasticien Hans Bellmer rencontra-t-il madame
Bellepaire, connue pour avoir de la conversation ? Nous ne pouvons ici
que poser la question.
Quand le
chanteur Gérard Lenorman a le toupet de nous dire qu'il vient nous
chanter la ballade, la ballade des gens heureux, nous phantasmons de le
jeter dans le Bosphore, enfermé dans un sac de cuir plein de vipères,
comme on faisait jadis aux parricides. Au cul, les gens heureux ! Au
cul, le mariage d'André Salmon ! Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ?
Le monstre
bipède aspire par-dessus tout à être aimé, mais quand arrive son tour,
il s'entend dire que l'amour, c'est comme le boudin pour les Belges : il
n'y en a plus.
Mort, on est
tranquille comme Baptiste, vivant, intranquille comme Pessoa. Le choix
devrait être vite fait, pourtant on hésite. Il y a dans la mort quelque
chose d'inimaginable, quelque chose de pointu qui nous rentre dans le
cul et — c'est terrible à dire — nous empêche de marcher !