Chez les Zay,
il y avait Jean, le ministre, il y avait Guy, le constructeur de
pyramide, il y avait Francis et Sébastien — et puis Paulette. Quand on
approchait la rivière, on déposait dans les fougères nos bicyclettes.
Keats prenait
les vignettes ; Hölderlin prenait les vignettes ; Kierkegaard prenait
les vignettes ; Baudelaire prenait les vignettes ; Edgar Poe prenait les
vignettes ; Tchekhov prenait les vignettes ; Kafka prenait les
vignettes ; Fernando Pessoa prenait les vignettes ; le négateur Émile
Cioran prenait les vignettes... Ils prenaient tous les vignettes. Edgar
Poe avait même la carte du magasin.
L'homme
politique libanais Georges Haoui avait ceci de plaisant qu'il ne
contredisait jamais son interlocuteur. Il acquiesçait même, la plupart
du temps.
N'attendre
absolument rien d'absolument personne, c'est ça qui serait bath. Mais on
est lâche, on tergiverse... Et le soir venu, on n'a toujours rien lu de
Maurice Nédoncelle.
Lorsqu'on se
sent trop seul, on se tourne souvent vers les peintres de la Renaissance
italienne : le Pérugin, le Bramante, le Rosso, le Primatice... On
admire la richesse de leur coloris et leur maîtrise du drapé, on note
ici et là les influences du Corrège, tout marche comme sur des
roulettes, le seul hic est qu'on se sent toujours aussi seul. On ferait
peut-être mieux de s'inscrire à un club de cinéphiles.
Dans le film
Paris, Texas, il est question à un certain moment de la Bachkirie,
capitale Oufa, population quatre millions d'habitants. On ne sait trop
pourquoi car ce territoire de l'Oural n'a aucun lien avec l'intrigue.
Une fois
qu'on a expérimenté le Nouveau roman, on ne peut plus manger un
véritable sandre du lac Balaton qu'accompagné de pommes de terre en
robbe grillée. Toute autre garniture vous semble fade et presque
incongrue.
Une bonne
leçon que vous enseigne la vie est qu'il vaut mieux poser son fiacre sur
la banquette de la salle Bordone que dans un affreux fauteuil
ottowagnérien — surtout quand ledit fiacre est, comme celui de madame
Bovary, « une lourde machine » (les fauteuils ottowagnériens n'étant pas
réputés pour leur solidité).
Dans La
Montagne magique, le penchant qu'il éprouve pour l'envoûtante madame
Chauchat n'empêche pas Hans Castorp de faire barrage (aux idées extrêmes
de Léon Naphta, avec l'aide de Settembrini, dans la salle à manger).
Ayant vécu,
le poëte Neruda aurait pu prendre des grands airs, mais il n'en fit
rien. Qu'il ait vécu, il ne l'avouait d'ailleurs qu'à contrecœur.
C'était un héros modeste, comme Jean de Boiboissel.
Au dramaturge
Ionesco, le sévère et le grave suffisaient, mais son ami Cioran ne se
sentait à l'aise que dans le sépulcral et le caverneux. Quand Ionesco se
contentait du cor et du trombone, il fallait à Cioran la plainte
mugissante et voilée du basson.
Par quelque
étrange fatalité, tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons se
transforme en kitsch, en poncif, devient piteusement ridicule.
Schopenhauer et son pendule, Cioran et ses robinets, Thomas Bernhard,
l'Homme qui marche de Giacometti, le bateau ivre de Rimbaud :
grotesques. Une unique exception : l'astucieux calembour « le maire d'Eu
(Seine-Maritime) ».
Considérons
un triangle ABC et trois céviennes de ce triangle concourantes en un
point P. Dans son ouvrage Voyage avec un cercle pédal dans les
céviennes, publié en 1829, le mathématicien Olry Terquem fait une
révélation fracassante : le cercle pédal de P, passant par les pieds de
ces céviennes, détermine trois autres points sur les côtés du triangle
qui sont également les pieds de céviennes concourantes !
Chez Rilke,
l'Ouvert n'est pas un sous-ensemble d'un espace topologique qui ne
contient aucun point de sa frontière, mais « l'espace pur dans lequel
infiniment fleurissent et se perdent les fleurs ». Quand le poëte
proposa sa définition, les mathématiciens furent déconcertés — des
fleurs ? dans un espace topologique ? —, mais la princesse von Thurn
und Taxis leur offrit des petits gâteaux et tout se passa bien.
En septembre
1922, Rainer Maria Rilke, qui vient de terminer ses Élégies de Duino,
quitte le château de la princesse Marie von Thurn und Taxis pour
Tobrouk, en Libye, où il espère se ressourcer au contact des Bédouins.
Et si
Mallarmé avait raison ? S'il était le cas qu'un solitaire tacite concert
se donne, par la lecture des œuvres de Marguerite Urcelar, à l'esprit
qui regagne, sur une sonorité moindre, la signification ? Cela
justifierait qu'on surmontât sa répugnance et lût l'un des ouvrages de
la poëtesse, peut-être ?
Il y a des
endroits où l'on n'ira jamais, par exemple Piatigorsk. Et pourtant,
c'est peut-être justement là qu'on aurait dû aller. C'est peut-être
justement là que nous attendait notre destin.
Mallarmé dit
qu'un solitaire tacite concert se donne, par la lecture, à l'esprit qui
regagne, sur une sonorité moindre, la signification ; qu'aucun moyen
mental exaltant la symphonie ne manquera, raréfié et c'est tout, du fait
de la pensée. Mais il ne nous la fait pas. On veut bien beaucoup de
choses, mais là c'est un peu gros.
En 1890,
Verlaine est victime d'une crise de rhumatisme. Il fait un séjour à
l'hôpital Saint-Antoine où il reçoit la visite de son « amie », la fille
Philomène Boudin. Elle l'informe que le temps est atroce, qu'il pleut
tout le temps, et lui demande de l'argent pour s'acheter un duffelcoat.
Verlaine lui répond : « Préfère l'imper. C'est plus vague et plus
soluble dans l'air. » À quoi la fille Boudin rétorque : « Peut-être mais
c'est moins chaud. »