Si la seule
façon d'éviter que son doigt fût égratigné avait été que le monde fût
détruit, le philosophe Hume eût accepté le cœur léger cet holocauste.
Mais au négateur Émile Cioran, on ne laissa pas le choix — et c'est
dans une portière de voiture que le 8 mai 1971 il se coinça le pouce.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Pascal dit
que le Moi est haïssable, Hume affirme qu'il n'existe pas, et quant à
Barrès, il lui voue un culte. Qu'est-ce que c'est que ce « binz » ? Ils
ne peuvent pas se mettre d'accord ? Nous aimerions bien savoir à quoi
nous en tenir, à la fin !
Quand un
disciple de Hume regarde une nature morte de Matisse, il est incapable
de reconnaître où est le pichet, où le fauteuil et où le citron. Il ne
voit que des « formes », dit-il. Il ne fait aucun effort abstractif !
Berkeley : On
peut démontrer que trois plus quatre égale sept, mais il est impossible — je dis bien impossible — de démontrer l'existence de cette
table.
Un
individu qui croit au néant du Moi et récuse le principe de causalité
n'est pas un monstre ; c'est un être humien. Si par ailleurs il pense
que toutes les perceptions de l'esprit sont d'abord des impressions,
c'est même un « être humien à part entière ».
Le
scepticisme humien promet de nous faire voir la vie en beau, d'être le
radical quinquet à la lumière duquel on pourra observer le monde, la
mer, les forêts, sans oublier les roses que l'hiver prépare en secret,
mais va te faire fiche : on ne voit que dalle.
Il
ne faut pas dire « David hume le parfum d'une soupe au lard » mais « le
parfum d'une soupe au lard est humé » (sans préciser par qui). C'est ce
qu'on appelle la « négation du Moi ».
Le vendredi, Hooper fut désigné chauffeur de garde pour la troisième fois de la semaine. Il avait récemment été à nouveau dégradé, cette fois de caporal à première classe, et le sergent-chef avait décidé d'occuper ses nuits afin qu'il n'ait pas le loisir de ruminer. C'est ce qu'il lui avait dit quand Hooper était venu se plaindre à la salle de rapport. « C'est pour ton bien, dit le sergent-chef. Mais je ne m'attendais pas à ce que tu me remercies. » Il se carra dans son fauteuil. « Hooper, j'ai développé une théorie de la connaissance, dit-il. Ça t'intéresse ? — Vas-y, je t'écoute, Top », dit Hooper. Le sergent-chef posa ses bottes sur le bureau et son regard alla se perdre par la fenêtre qui était sur sa gauche. « Selon moi, toute connaissance est une reconnaissance fondée sur une comparaison entre des représentations intuitives ou des représentations conceptuelles. Ma théorie a ainsi pour objectif d'expliquer le maximum de phénomènes avec le minimum de principes : elle détermine la coordination univoque entre le système des jugements et le système des faits que constitue la réalité et qu'étudie la physique. Qu'est-ce que tu en dis ? — Ma foi, fit Hooper, il me semble que ta théorie rassemble et confronte plusieurs héritages : celui, bien connu et revendiqué par le Cercle de Vienne, d'un empirisme vérificationniste qui irait de Hume à Mach et Russell, voire Wittgenstein, et celui, moins connu mais aussi important, d'un kantisme qui irait de Kant à, par exemple, Helmholtz, Husserl, Cassirer et, surtout, Einstein. — Petit salopiot ! aboya le sergent-chef. Qu'est-ce que tu me parles de Kant ? Tu ne vois pas que je refuse le synthétisme a priori ? — Désolé, fit Hooper. J'ai sûrement été victime d'un horrible malentendu. » (Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)
En métalogique et en métamathématique, le théorème de Frege est un métathéorème qui affirme que les axiomes de Peano de l'arithmétique peuvent être dérivés en logique du second ordre à partir du principe de Hume. Le philosophe écossais expose ce principe à la fin du livre I de son Traité de la nature humaine. Il dit que « le Moi est supposé stable et substantiel, alors que toutes les impressions sont variables. Il n'y a donc pas d'impression à partir de laquelle nous pourrions dériver une idée du Moi. En conséquence, le Moi, s'il est une idée, est une idée fictive, et le suicidé philosophique poursuit une chimère quand il se propose d'écraser son Moi en se jetant du haut d'un immeuble ».
L'homme du nihil, d'une part considère ce raisonnement de Hume profondément vicié, d'autre part ne voit pas très bien comment on peut en dériver les axiomes de Peano, fût-ce en logique du second ordre. Ce brouillamini métalogique le fatigue et, comme les chats de Baudelaire, il préfère chercher « le silence et l'horreur des ténèbres ». (Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)
« M. P..., âgé de 56 ans, a abusé des femmes, s'est livré avec excès aux boissons alcooliques, et a été soumis à un traitement mercuriel à la suite de maladies vénériennes. Ayant éprouvé des pertes considérables au jeu, il eut un accès de manie qui dura vingt-neuf jours.
Cinq mois après, M. P... commença à donner de nouveau des symptômes d'aliénation mentale, mais cette fois les symptômes sont plus graves : le malade clame que "la simple considération de deux actions ou de deux objets, si fortement reliés qu'ils soient, ne peut jamais nous donner la moindre idée d'un pouvoir ou d'une connexion entre eux, mais que cette idée naît de la répétition de leur union" ; puis que "la répétition ne révèle ni ne cause rien dans les objets, mais exerce seulement une influence sur l'esprit par la transition coutumière qu'elle produit". Au comble de son délire, il affirme que, si la cause et l'effet étaient contemporains l'un de l'autre, la conséquence en serait "l'anéantissement total du temps".
Deux mois après ces accidents, l'affaiblissement intellectuel est complet, et des symptômes de paralysie sont apparus. Le malade prétend avoir vomi la veille près de deux pintes de sang. Au bout de quatre jours, on s'aperçoit que les selles sont sanguinolentes. Quelques jours après, des vomissements abondants de sang reviennent subitement. M. P... tombe sans connaissance et meurt. » (Jules Baillarger, Des symptômes de la paralysie générale et des rapports de cette maladie avec la folie, Paris, Delahaye, 1869) (Jean-Guy Floutier, Philosopher tue)