Le
syntagme « un carré rond » recèle une contradiction. En conséquence, il
peut et doit être mis au rebut. Par contre, la phrase « la femme est un
diable de Papini » est indemne de toute contradiction et constitue de ce
fait une vérité éternelle. C'est également le cas de la phrase « Socrate
est mort empoisonné », et cela mettait d'ailleurs Léon Chestov hors de
lui (il aimait bien Socrate, tout en le tenant à certains égards pour un
pot de pisse).
Chestov
émet quelque part l'hypothèse que certains hommes, peu nombreux,
descendent d'Adam, tandis que la plupart descendent du singe. Il ne cite
pas nommément le chanteur Claude Nougaro, mais on ne peut se défendre
d'y penser.
Le
triangle est parfaitement satisfait de lui-même et n'a jamais envié ni
le carré ni même le cercle, dit Léon Chestov. Pourtant, les triangles
qui sont mal dans leur peau, cela existe. Ceux dont le barycentre
possède un cercle pédal par trop efféminé, par exemple.
Léon
Chestov luttait contre les évidences en maillot de corps, ce qui n'était pas du goût de son épouse. Il faut dire aussi qu'Anna Eléazarovna
était médecin. Elle le conjurait de mettre un paletot et d'arrêter de
faire l'andouille ou il allait attraper un cathare, peut-être même
Chabert de Barbaira en personne, si ça se trouvait.
Soi
aussi, on aurait aimé rencontrer Léon Chestov, ne serait-ce que dans
l'ascenseur. On aurait parlé de Plotin, de Blaise Pascal, de Kierkegaard
et tout ça. Mais ça ne s'est pas fait et maintenant c'est trop tard vu
qu'il est comme qui dirait « décédé ». Le côté positif est que ça nous a
évité de passer pour un crétin.
Mon mari mange de bon appétit. Mais je ne pense pas qu'il ait vraiment faim. Il mâche, les bras sur la table, fixant un point au milieu de la pièce. De temps en temps, il me regarde, puis il détourne les yeux. Il s'essuie la bouche avec une serviette, hausse les épaules et se remet à manger. — Pourquoi me dévisages-tu comme ça ? me demande-t-il. Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ? Et il repose sa fourchette. Moi, je réponds en secouant la tête : — Moi, je te dévisageais ? À ce moment, voilà le téléphone qui sonne. — Ne réponds pas, m'ordonne mon mari. — Ça pourrait être ta mère. — On verra bien. Je décroche et j'écoute. Mon mari cesse de manger. — Alors ? Qu'est-ce que je te disais ? me lance-t-il lorsque j'ai raccroché. Il se remet à mastiquer, puis brusquement jette sa serviette dans son assiette et se fâche. — Nom de Dieu, pourquoi Husserl considère-t-il qu'il y a des vérités a priori, indépendantes des données de l'expérience empirique et applicables à toute chose rencontrée comme réalité factuelle ? On croirait avoir affaire à un connard d'idéaliste qui affirme l'autonomie fondamentale de la raison, avec sa validité et sa légalité propres, fondées sur ses propres vérités nécessaires et universelles ! — Tu as raison, Stuart, je dis. Quand j'ai lu ses Méditations cartésiennes, j'ai eu l'impression qu'il reconnaissait l'idéal comme condition de possibilité de la connaissance objective en général. Mais qu'est-ce que ça peut faire ? — Qu'est-ce que ça peut faire ? Non mais tu ris, là, ou quoi ? Tu ne vois pas que l'approche de la vérité se situe au niveau existentiel ? Qu'elle se rencontre dans l'épreuve même de l'existence ? La vérité, à un niveau métaphysique, se présente au sujet comme une volonté de vivre et s'annonce dans ce qui entre en contradiction et en lutte avec ce que la raison reconnaît comme ses propres évidences ! Lis Chestov, bordel de merde ! Si quelqu'un a abordé le problème de la vérité chez Husserl à partir d'un clivage entre vérité logique et vérité subjective, c'est bien lui ! Je ferme les yeux et m'accroche à l'évier. Puis mon bras balaye la vaisselle rangée sur l'égouttoir. Tous les plats tombent sur le sol. Il ne bronche pas. Je sais qu'il a entendu. Mais tout ce qui l'intéresse, c'est son sacré Husserl. (Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)
Haddock, dans sa cellule du Temple du Soleil, un jour avant la date prévue de son exécution sur le bûcher, se tient la tête entre les mains, effondré : « C'est fini !... Plus rien à espérer !... Jamais je n'ai touché à ce point le fond du désespoir ! »
Que peut-on dire à un homme qui touche le fond du désespoir ? « Ce n'est rien, il suffit de prendre de l'aspirine, de se frictionner avec du vinaigre, d'appliquer un sinapisme, et ça passera » ? C'est ainsi que parle la sagesse populaire, mais Haddock n'a cure de ce genre de consolation. Et à l'instar de l'« homme du souterrain » cher à Dostoïevski, il refuse de s'incliner devant le « mur de brique » de la nécessité.
Voici ce que dit de l'expérience haddockienne le philosophe Léon Chestov dans une lettre à sa fille datée du 13 avril 1921 : « Auparavant le whisky, la pipe, les cartes et les jurons semblaient être à Haddock le summum de ce que l'on pouvait atteindre. Il n'apercevait ni le soleil, ni le ciel, il ne voyait rien dans la vie, bien qu'il eût tout devant les yeux. Et lorsque arriva la mort, il comprit subitement qu'il n'avait rien vu, comme si dans la vie rien n'existait en dehors du whisky, de la pipe, des cartes et des jurons. Tout ce qu'il avait pu voir de vrai, il l'avait vu durant son enfance, sa jeunesse, puis l'avait oublié, employant toutes ses forces uniquement à ne pas être lui-même, mais à être comme "tout le monde". Aussi la révélation de la mort n'est pas une négation de la vie, mais, au contraire, plutôt une affirmation — mais une affirmation d'autre chose que de cet habituel remue-ménage de souris par lequel se laissent prendre les hommes. » (Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)
Brian Gold était en haut de la colline quand le chien attaqua. Une bête énorme, noire, semblable à un loup, attachée à une chaîne, surgie brusquement de derrière une véranda, qui franchit son jardin ventre à terre et pénétra dans le parc, courant aisément malgré la neige épaisse, la fille de Gold en point de mire.
Gold attendit que la chaîne stoppe le chien net ; le chien courait toujours. Gold plongea vers le pied de la colline, en criant. La neige et le vent étouffaient sa voix. La luge d'Anna était presque parvenue au bas de la pente. Gold avait relevé la capuche de sa parka pour la protéger des bourrasques cinglantes et il savait qu'elle ne pouvait ni l'entendre ni voir le chien se ruer sur elle. Il avait conscience de la vitesse du chien et du ralenti de ses propres enjambées, du poids de ses bottes en caoutchouc, de l'entrave que représentait la croûte collante sous la neige fraîche.
Surtout, il se souvenait avec angoisse que chez Hegel et Spinoza, le monde n'est qu'un système de nécessité. Certes, dans la doctrine de l'essence, Hegel montre que la nécessité logique se doit d'affronter la contingence du monde pour se rendre effective, mais cela ne le rassurait guère, et encore moins de savoir que chez Spinoza, la contingence est conçue comme un défaut imputable à l'ignorance des causes nécessaires, qu'elle n'a pas de statut ontologique, que son statut est seulement épistémique.
Il envisagea un moment de se tourner vers l'irrationalisme chestovien, mais il n'en avait plus le temps : le chien bondissait déjà, mordait Anna à l'épaule, la soulevait de la luge, la traînait derrière, la secouant comme une poupée.
Désespéré — le salut se trouvait peut-être chez Kierkegaard ? —, Gold se jeta au bas de la colline, puis la distance disparut et il se retrouva là. (Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)