L'existence
de l'autrui lévinassien a quelque chose de si inconcevable et de si
monstrueux qu'on est tenté de croire qu'il s'agit d'une illusion.
Pourtant, même le négateur Émile Cioran paraissait croire qu'il y avait
« de l'autrui » : Ionesco, Beckett, Michaux, Eliade, etc. — et en
général, il avait du nez pour ces choses-là. Alors... Mais si on le
suit, si l'on décide qu'il y a effectivement « de l'autrui », on se
retrouve dans une situation extraordinairement angoissante. Il va
falloir prendre les vignettes ou quelque chose.
Un jour,
Cioran accusa Michaux d'avoir laissé sa jument et le petit poulain de
cette dernière passer dans le pré, avec comme résultat qu'il n'y avait
plus de foin. Michaux dit qu'il était désolé et qu'il veillerait à ce
que ça ne se reproduise pas. De façon complètement inattendue, il ajouta
qu'il entendait le loup, le renard et la belette (sans doute une
référence à Eliade et à ses mythes).
Paul Celan et
Ghérasim Luca se sont tous deux suicidés en se jetant dans la Seine,
« dans l'onde amère où tout s'oublie ». Henri Michaux a rendu hommage à
Paul Celan dans une « Méditation sur la fin de Paul Celan », mais il n'a
pu rendre hommage à Ghérasim Luca dans une « Méditation sur la fin de
Ghérasim Luca » vu qu'à la mort de ce dernier lui-même avait déjà quitté
ce monde (il ne s'est pas jeté dans la Seine mais a été percuté par un
train de marchandises).
De la culture
belge, on peut biffer Delvaux, on peut biffer Michel de Ghelderode, on
peut biffer Maurice Maeterlinck, on peut biffer Simenon, on peut biffer
Alechinsky, on peut biffer Jean-Claude Pirotte, on peut même biffer
Michaux, mais on ne doit en aucun cas et sous aucun prétexte biffer
Magritte.
Féru de « connaissance par les gouffres », le poëte Henri Michaux avait pris
l'habitude de plonger son Moi tout entier et tout nu dans une cuve
pleine d'oignons et de jaborandis.
De façon
assez étonnante, Henri Michaux était attaché à son Moi. Il faisait corps
avec lui. Il ne remettait pas en cause son existence. Et Cioran ?
Cioran aussi. Il n'y a qu'à le lire pour s'en rendre compte : je, je,
je... C'est désespérant. On voudrait n'être jamais venu au monde.
Sa
connaissance des stalactites et des stalagmites, l'écrivain Michaux
l'acquit en explorant le gouffre de Padirac (il fit la visite guidée en
barque). Il poussa ensuite jusqu'à Rocamadour où il put contempler la
Vierge noire et le tombeau de saint Amadour. Il était drôlement bénaise
de voir toutes ces choses, ça valait le coup.
L'écrivain Henri Michaux se débrouillait bien avec les mots mais n'était pas habile de ses mains. Chaque poteau d'angle qu'il a planté était bidouelle. Quant à la nuit, il ne l'avait pas fixée avec des vis assez solides, ce qui fait qu'elle remuait.
Parce qu'il s'était blessé en explorant les gouffres, l'écrivain Henri Michaux disposait d'une carte lui donnant le droit d'occuper, dans les transports en commun, une place réservée aux mutilés de cul. Il s'en vantait au négateur Émile Cioran que cela faisait bisquer.
Vers
l'âge de trente-cinq ans, le Dante s'est soudain retrouvé dans une
forêt obscure (una selva oscura). Il avait perdu « la voie droite »,
dit-il (la diritta via). Nous comprenons qu'il s'était écarté du droit
chemin et mis à fumer de la « beuh » si ce n'est du « shit ». La forêt
obscure, c'est celle de la drogue. C'est celle dans laquelle se perdront
à leur tour Henri Michaux, Antonin Artaud et Jacques Kérouac.
Pour
ses recherches sur le cerveau, Henri Michaux devait fumer de nombreux « tarpés » et il était souvent à court de « pilon ». Chaque fois qu'il
rencontrait son ami Émile Cioran, il lui demandait s'il avait du « pilon », mais celui-ci n'en avait jamais. Ce n'est pas qu'il était trop
fier pour ça, mais il oubliait tout le temps d'en acheter.
Husserl
a raison à propos de la conscience : il est bien le cas que toute
conscience est conscience de quelque chose. Il n'y a rien à faire, on ne
peut pas en sortir. On peut imiter Henri Michaux et fumer de la « beuh »
ou du « shit », ça ne change rien. D'où la question : quel est l'intérêt
de fumer de la « beuh » ou du « shit », si c'est comme ça ?
Quoi
qu'en disent certaines mauvaises langues dont le poëte Baudelaire, on
naît en Belgique aussi bien qu'ailleurs. Il eût d'ailleurs été un comble
que l'obstétrique fût négligée dans la patrie de Palfin. Prenez Henri
Michaux, par exemple. Il est né à Namur.
Le
négateur Émile Cioran reconnaissait : chez Ionesco, le crâne aigu de
l'idiot ; chez Eliade, le masque proéminent de l'imbécile ; chez
Michaux, les gestes saccadés du maniaque ; chez Beckett, le regard égaré
du furieux. « Tu me croiras si tu veux, disait-il à Simone Boué, il n'y a
que moi de normal dans cette bande d'ahuris. »
Henri
Michaux était un drôle de faux jeton : il écrivait des livres et
mettait son nom dessus ! S'il avait été d'Anvers, il aurait pu être
surnommé le Fourbe d'Anvers, mais il était de Namur.
L'écrivain
américain Jean-Louis Kérouac dit Jacques Kérouac fumait lui aussi de la « beuh » et du « shit ». Contrairement à Michaux, il ne le faisait pas pour
occuper progressivement son être mais pour se libérer des conventions
sociales étouffantes (selon lui) de son époque et donner un sens à son
existence — un sens qu'hélas il ne trouva jamais. Il tâtait aussi de
la chopine et mourut d'un ulcère gastro-duodénal, la « mort des
alcooliques ».
L'écrivain
Henri Michaux fumait de la « beuh » et du « shit », soi-disant pour « se
parcourir » et accomplir « l'occupation progressive » de son être. Manque
de chance, il se trouva pris dans un « mécanisme d'infinité ». Il avait « perdu sa demeure » ! Il ne retrouvait plus le « château de son être » ! Il
en conclut, peut-être trop hâtivement, que l'infini est l'ennemi de
l'homme.