lundi 16 août 2021

La grande question

 

Comment, après Kierkegaard, après Fernando Pessoa, après le « philosophe de l'absurde » Albert Camus, se trouve-t-il encore des gens pour se lever le matin ? Comment le « monstre bipède » n'est-il pas paralysé par la sensation de vivre isolé dans un univers de menace et de désolation sans autre perspective que la mort ? C'est, pour l'homme du nihil, la grande question (avec celle du taupicide qui lui est apparentée).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 14 août 2021

Inconscience coupable

 

Rigaut, Essénine, Crevel, Garchine, Maïakovski, Crisinel... Cent pour cent des suicidés philosophiques n'étaient pas vaccinés (contre l'odiosité de l'existence).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 13 août 2021

Haeccéité et taupicide

 

Dans son ouvrage intitulé L'Alternative, le philosophe Jankélévitch, avec sa perspicacité habituelle, note qu'« être, c'est encore être ceci ou cela, n'être que ceci ou que cela, selon certaines circonstances de temps et de lieu qui, en nous assignant une place dans l'étendue et une date dans la durée, nous empêchent d'être tout le monde, d'être partout, d'être aujourd'hui et hier à la fois ». Rien n'est plus vrai et c'est bien cela qui, pour l'homme du nihil, constitue la torture suprême, c'est bien cela qui, dans l'être, lui paraît intolérable car exorbitamment grotesque. Et quand Jankélévitch ajoute qu'« ici il faut choisir : ou être en fait, et n'être que ce que l'on est, ou être infiniment, à condition de n'être plus rien », l'homme du nihil ne peut que souscrire à cet éloge discret du taupicide.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

jeudi 12 août 2021

Ou bien... ou bien

 

« La foi commence précisément où finit la raison », affirme Kierkegaard. Mais que faire si l'une vous est inaccessible et l'autre vous répugne ? Il ne reste qu'à « douiller » à fond — et, comme l'a bien vu Dostoïevski, on « douille » d'autant plus que l'on ne comprend pas. Heureusement, il y a le taupicide — et, peut-être plus précieuse encore, l'idée du taupicide.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 11 août 2021

Fatalitas

 

Face à l'angoisse d'exister dans un monde où le vertige de la liberté — c'est-à-dire du choix de se pendre ou non avec une ficelle qu'on a attachée au portique d'entrée du potager — a de quoi vous rendre maboul, un monde où sévit en outre le terrible « monstre bipède », l'homme du nihil, toujours fataliste, endure le désespoir comme un fardeau constitutif à sa condition d'humain. En cela, il ressemble un peu à l'homme kierkegaardien.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 10 août 2021

Prévention du nihil

 

« Les individus doués d'un tempérament nihilique doivent être considérés comme des personnes malades, ou du moins des sujets dont la constitution engendre sourdement des maladies chroniques, et plus tard mortelles. C'est un principe qu'on ne saurait trop inculquer aux familles, pour qu'elles se mettent en garde et livrent de bonne heure, entre les mains de la médecine préventive, des enfants ancrés dans l'idée que "rien n'est". » (Francis Devay, Traité spécial d'hygiène des familles, Paris, Labé, 1858)

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 9 août 2021

Universelle insignifiance

 

L'art, la science, la philosophie, tout est glacial, ou plutôt tout est dérisoire pour l'homme qui a compris que tôt ou tard il allait se changer en cadavre. Pour un tel homme, rien n'échappe à ce sentiment d'universelle insignifiance, pas même le mot zingibéracé.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

dimanche 8 août 2021

Névrose

 

La femme est le véritable « homme du ressentiment » nietzschéen. C'est cela, et rien autre chose, qui explique son exorbitante méchanceté.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 7 août 2021

Potion magique

 

Selon Gragerfis (Journal d'un cénobite mondain), le taupicide est le moyen par excellence de mettre en œuvre la tant affriolante « disparition dans l'universel » des Hindous.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 6 août 2021

Vague inquiétude

 

Le 24 juillet 1927, l'écrivain japonais Ryūnosuke Akutagawa parvient enfin — c'est sa deuxième tentative — à réussir son suicide par ingestion de véronal. Il laisse derrière lui ces seuls deux mots : Bon'yaritoshita fuan, qui signifient « vague inquiétude ». — Comme à l'homme du nihil, la vie lui « filait le traczir » !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

jeudi 5 août 2021

Préparation à la mort

 

La meilleure façon de se préparer à la mort n'est pas de lire Sénèque, Marc Aurèle ou Saint Alphonse de Liguori, mais d'observer l'agonie de ce petit mammifère fouisseur que les savants désignent sous le nom de taupe. C'est du moins ce que soutient Gragerfis dans son Journal d'un cénobite mondain. Et il est vrai que cela donne rudement à réfléchir — quant au choix du taupicide comme moyen d'en finir, notamment.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 4 août 2021

Un sage conseil


« Toi qui entres ici, abandonne toute espérance », aurait déclaré la sage-femme à l'homme du nihil — alors un nouveau-né — quand celui-ci fit ses débuts sur la scène de ce grand music-hall qu'on appelle la « réalité empirique ». — Comme elle avait raison !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 3 août 2021

Sensibilité du nihilique

 

Comme le gorille, l'homme du nihil est d'humeur sociable très ombrageuse. S'il est brutalisé — s'il doit subir, par exemple, la vue d'un « monstre bipède » en survêtement —, il devient triste, ne mange plus et se laisse périr de nostalgie. Il est en outre terriblement impressionnable au froid. Habitué à la douceur du climat du pachynihil, il est bientôt pris, quand on le plonge dans la glaciale « réalité empirique », de coryza et de bronchite mortelle.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 24 juillet 2021

Question d'habitude

 

L'ennui, ce « monstre délicat » dont parle Baudelaire dans le premier poëme des Fleurs du mal, est toute la vie de l'homme du nihil. Mais s'il faut en croire ce dernier, « on se fait à tout, même à se faire chier ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 23 juillet 2021

Cauchemardesque

 

Gragerfis raconte que l'homme du nihil, ayant aperçu de l'étant alors qu'il promenait son chien, se sentit envahi par une sorte de purpura inflammatoire avec accompagnement de frissons et de fièvre : il avait le visage écarlate. Il prit avec abondance du thé alcoolisé et acidulé de citron et en fut quitte le lendemain après plusieurs selles fétides.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

jeudi 22 juillet 2021

Schopenhauerisme exacerbé

 

« La vie n'est qu'une sorte de moisissure apparue incongrûment sur la croûte minérale du globe. La conscience, la douleur, le plaisir ne servent à rien. Et d'ailleurs, tout l'univers ne sert à rien. » (L'homme du nihil à Gragerfis qui lui demandait si ça « boumait »)

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 21 juillet 2021

Influences


En ce qui concerne le problème du mal, l'homme du nihil est influencé par la mystique de Bœhme et, dans une moindre mesure, par celle d'Œtinger. Ses contributions propres sont les concepts de « bourrelle » et de « garagiste de La Bourboule ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 20 juillet 2021

Homo homini

 

« Les bêtes sauvages, dit Saint Nil 1, sont moins nuisibles à l'homme du nihil que la société de ses semblables. »

1. De monast. exercit., c. 61.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 19 juillet 2021

Être absolu


À une époque, l'homme du nihil se mit en tête de devenir un être absolu, c'est-à-dire indépendant de toute relation extrinsèque. Hélas ! sa tentative fit long feu, car malgré qu'il en eût, il restait une personne, et dès lors, il sentait dans le temps, et pensait de même. Courroucé et déconfit, il dut accepter son échec et se contenter de vivre une existence relative, comme tout un chacun.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

dimanche 18 juillet 2021

Conjungo

 

Héraclite évoque le châtiment qui serait celui du soleil s'il violait les lois de la nécessité. Mais il ne dit rien de celui, autrement plus terrible, qui attend le quidam assez naïf pour épouser. Les Érinyes sont peu de chose comparées à une « mégère difforme au faciès d'hippopotame » !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 17 juillet 2021

Cartes postales

 

L'homme du nihil voit la « réalité empirique » comme un immense marché aux puces. Quand il n'a rien de mieux à faire — quand il n'est pas occupé à méditer sur l'haeccéité, la temporalité du temps, la mortalité de l'être mortel —, il y déambule à la recherche de cartes postales, qui sont souvent chez lui l'amorce d'un désir violent de se détruire.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 16 juillet 2021

En peau de lapin

 

Le Français se flatte volontiers d'être, comme le cinéaste Buñuel, un anarchiste aigu, perceptif et libre. Mais — conséquence de son éducation jésuitique ? — dès qu'une bourrelle lui crie « les patins  ! », ou un tyranneau « le vaccin ! », il obtempère avec une obéissance loyolesque, perinde ac cadaver, « avec la servilité d'un cadavre ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Herméneutique du On

 

Quand un pouvoir despotique prétend lui injecter dans le corps une substance qui risque de le transformer, à plus ou moins long terme, en cheval, en crocodile ou en femme à barbe, l'homme du nihil ne peut que ressentir, comme avant lui Heidegger, l'urgence d'une herméneutique de la vie facticielle — à laquelle il appartiendra « de défaire l'explication reçue et dominante, d'en dégager les motifs cachés, les tendances et les voies implicites, et de pénétrer, à la faveur d'un retour déconstructeur, aux sources originelles qui ont servi de motifs à l'explicitation ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 14 juillet 2021

Mystères

 

Même si l'on admet que l'homme du nihil — ce solipsiste invétéré — est bien ce qu'il prétend, à savoir « celui qui est », on ne peut échapper à la question : pourquoi est-il ? Et que faisait-il dans son être avant qu'il lui plût de créer la « réalité empirique » ? À quoi s'occupait-il, dans le silence éternel d'un espace vide ? Et quelle mouche l'a piqué ? Pourquoi a-t-il décidé de créer l'univers, et cet univers plutôt qu'un autre ? Autant de mystères, autant d'abîmes... Autant de questions auxquelles l'homme du nihil lui-même est bien en peine de répondre. D'après Gragerfis, sa seule défense est : « Ça s'est fait comme ça, désolé. Je devais être un peu patraque. »

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 13 juillet 2021

Live free or die


« Vous avez entendu ce qu'ils ont dit ? Si vous ne vous vaccinez pas, ils buteront un otage toutes les trente secondes. Alors vaccinez-vous, bande de salops !
— Ce vaccin nous protégera-t-il de la sensation de vivre isolé dans un univers de menace et de désolation sans autre perspective que la mort ? Non. Alors va te faire cuire un œuf.
— Je ne m'en mêle plus.
— Et tu fais bien ! »

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 12 juillet 2021

Terre de désolation

 

Quand il vit où le destin l'avait jeté, l'homme du nihil ne put retenir un frisson d'horreur. L'endroit — le « réel » — grouillait d'anthropopithèques en survêtement qui, en « communiquant », faisaient un bruit atrocement lugubre. Il décida d'appeler ce pays la Terre de Désolation.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

dimanche 11 juillet 2021

Angoisse et authenticité

 

La perspective de la mort, Sénèque dixit, a pour effet de relativiser les liens tissés au cours de l'existence et peut donc avoir, intellectuellement parlant, un côté libérateur. Mais cette réponse ne vaut que sur le plan de l'existence inauthentique (au sens de Heidegger) ! Or s'il est une chose à laquelle tient l'homme du nihil, c'est d'être authentique au sens de Heidegger. Il doit donc se résigner à l'angoisse, puisqu'elle seule, selon Heidegger, est capable de révéler « l'être-vers-la-mort » comme modalité essentielle d'être du Dasein. Mais c'est dur, oh, c'est bien dur !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 10 juillet 2021

Charogne

 

Gragerfis dit que l'homme du nihil ne veut pas être aimé, mais qu'il voudrait être compris et qu'il exige d'être respecté et considéré comme une exception ou encore mieux comme une « charogne ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 9 juillet 2021

Conjuration

 

Le vocable reginglette, ce vocable que, selon l'homme du nihil, « chacun répète en soi-même jusqu'à la fin », est — s'il faut en croire le même — « le seul moyen de s'arracher à ce ressassement mélancolique, à cette rumination morose sur l'haeccéité, à cette aversion pour l'existence qui empoisonnent la vie de toute créature pensante ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)