jeudi 14 avril 2022

Une trop fragrante solitude

 

L'homme du nihil a toujours jalousé la solitude du « pue des pieds » — encore plus extrême selon lui que celle du « pue de la gueule ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Caillou sur le chemin de la sagesse

 

Pour parvenir à la sagesse et trouver ainsi le repos, l'homme du nihil s'efforce de n'avoir aucune opinion sur rien. Mais comment faire quand une « mégère difforme au faciès d'hippopotame » vous poursuit de sa vilenie ? On est bien forcé d'avoir une opinion sur cette grosse vache, non ? N'est pas Pyrrhon qui veut !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Généalogie du nihilisme (hors nihilisme russe)

 

En dépit des fanfreluches métaphysiques dont il se pare, le « nihilisme » n'est peut-être que le produit d'un certain ressentiment envers les personnes du sexe (ressentiment né d'un manque de confiance en soi, d'un problème de cohabitation avec une belle-mère envahissante ou de tout autre cause). Deux observations étaient cette hypothèse. Primo, on ne trouve pas de « nihiliques » chez les personnes du sexe. Deuzio, un homme heureux en ménage, un homme tendrement aimé, qu'on appelle « mon petit lapin », « mon roudoudou en sucre », etc, ne dit jamais — ou presque jamais — que « rien n'est ». — Autre hypothèse : le « nihilique » a été nourri avec du lait en poudre quand il était un nouveau-né.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 13 avril 2022

Miracle de la « mijole »

 

« Hier, dimanche 3 juin, dans le train qui me ramenait de Compiègne à Paris. En face de moi, une jeune fille (dix-neuf ans ?) et un jeune homme. J'essaie de combattre l'intérêt que je prends à la jeune fille, à son charme, et pour y arriver, je m'efforce de me convaincre que c'est une cruche. Je l'imagine lisant du Daniel Pennac, du Christian Bobin ou — horresco referens — du Philippe Delerm. Rien n'y fit. Le charme qu'elle dégageait s'exerçait toujours sur moi. Tel est le miracle de la “mijole”, des “biberons Robert” et du fondement (de l'historialité du Dasein). » (Stylus Gragerfis, Journal d'un cénobite mondain)

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 12 avril 2022

Irréalité

 

Le penseur roumain Émile Cioran se vantait de savoir que tout est irréel, mais admettait ne savoir comment le prouver. Pourtant, une solution simple existe : enfermer un philosophe dans une vessie pour observer s'il va « produire du concept » — que l'on verrait alors suinter à travers la membrane. S'il n'en produit pas, c'est que l'univers est effectivement irréel — et le philosophe aussi, donc.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Indifférence au climat

 

Les convictions de l'homme du nihil ne sont pas à la merci de l'humide et du sec car il porte une « petite laine » ainsi qu'une grosse casquette (qui lui tient chaud à la tête) et cet équipement lui permet d'être uniformément négatif en toute saison.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Corridor

 

Les dernières paroles du poëte Félix Arvers : « On ne dit pas colidor, on dit corridor ». — Et de fait, on dit corridor — du moins quand on veut parler d'un passage couvert mettant en communication plusieurs pièces d'un même étage.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Symptôme

 

Quelqu'un qui agit — un « agisseur » — montre par là qu'il n'a pas toute sa tête.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 11 avril 2022

Éplorement bovin

 

Comme une vache cantabrienne rassasiée de silence et de ciel, se laisser submerger par la tristesse d'être.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Divertissement

 

L'homme fait « jore » qu'il s'intéresse aux tableaux de peinture, aux pièces de théâtre ou aux courses de bourrineaux, mais en réalité il veut juste oublier qu'il est en train de clamecer car « ça fout trop les jetons ». Ceci est une pensée renouvelée de Blaise Pascal.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Couvre-chef

 

Peut-on penser à la mort quand on porte une casquette à carreaux ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, la réponse est oui (cas du satiriste roumain Émile Cioran).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Définition de la tristesse

 

Quelqu'un — Luc Pulflop ? — a défini très justement la tristesse comme « une sorte de babiroussa ». On pourrait préciser : « une sorte de babiroussa qui suit la douleur ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

All is of no avail

 

Puisque (selon Pindare), « l'homme est le rêve d'une ombre », pourquoi se fatiguer à se laver les pieds ? Bien sûr, en ne le faisant pas, on s'expose à être traité de « grand saligaud », mais quand on est « le rêve d'une ombre », quelle importance ? 

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Obstacle à l'avancement métaphysique

 

Émile Cioran a raison de dire que si l'on veut éviter le surplace métaphysique, il faut fuir les bonnes femmes comme la peste (il ne l'exprime pas exactement ainsi mais c'est bien le fond de sa pensée).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

dimanche 10 avril 2022

Question de jardinage

 

Le philosophe Blaise Pascal affirme qu'« un arbre ne se connaît pas misérable » mais il ne précise pas si cela englobe aussi les « arbustres » (par exemple le cornouiller).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

I can't get no

 

Comme le chanteur Michael Jagger mais pour d'autres raisons, l'homme du nihil est un être condamné à l'insatisfaction.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Épouvantement

 

La terreur que l'on ressent en découvrant que la femme est un vampire ne peut se comparer qu'à celle que l'on éprouvait, enfant, en entendant la musique du générique des Dossiers de l'écran.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

À méditer

 

Ce terrible proverbe : « Pendant que le sage se gratte le prose, le fou aussi se gratte le prose... »

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Définition

 

Rien ne définit mieux l'homme du nihil que cette formule : « un étant réfractaire à l'Être ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Confession

 

Je n'ai jamais prononcé ou écrit le mot cyclomoteur sans ressentir une sorte de volupté.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Mais la vie continue

 

« C'était en bas des falaises de Varengeville. Devant cet étalage de roc, je ressentis jusqu'à l'épouvante l'horreur d'avoir un Moi. Mais comme il n'y avait pas moyen d'y couper — sinon par l'homicide de soi-même —, je fis contre mauvaise fortune bon cœur, mangeai quelques petits gâteaux et cessai bientôt d'y penser. » (Stylus Gragerfis, Journal d'un cénobite mondain)

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Viscères

 

Le corps, la chair, les organes sont des réalités suffisamment atroces. Mais il faut encore subir ces mots hideux : corps, chair, organes — et les adjectifs afférents, tout aussi hideux — par exemple charnel. Non, vraiment, ça commence à bien faire ! On a compris !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 9 avril 2022

Omniprésence de l'autrui lévinassien

 

Si l'homme du nihil exècre tant l'autrui du philosophe Levinas, c'est parce que ce fâcheux l'oblige à jouer un rôle, à feindre de s'intéresser à des choses qui ne lui importent aucunement. Il n'y a que seul qu'il peut laisser libre cours à sa morosité. Si seulement cet autrui lévinassien pouvait débarrasser le plancher... Mais comme Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau, il est partout !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Brucolaque

 

Le mot brucolaque désigne, chez les Grecs modernes, le cadavre d'un excommunié, animé par le démon et qui interpelle les vivants. — Robert Férillet, écrivain brucolaque. (Léon Bloy, La Femme pauvre, 1897, p. 148)

(Fernand Delaunay, Glomérules)

État de fait

 

Dans le roman Mystères de Knut Hamsun, le personnage principal, lorsqu'on lui demande qui il est, répond simplement : « Je suis un état de fait ». Cette définition convient intégralement à l'homme du nihil et épuiserait presque sa nature (s'il avait une nature à épuiser).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 8 avril 2022

What is it like to be a bat ?

 

Dans ses Questions mortelles, le philosophe américain Thomas Nagel soutient que nous ne pouvons pas nous représenter la conscience d'une chauve-souris, « l'effet que cela fait » intérieurement de percevoir le monde comme le fait cet animal. Mais il se trompe. Ce n'est peut-être pas à la portée de tout le monde, mais c'est possible. Il suffit de se mettre un bandeau sur les yeux, de se diriger dans l'obscurité en émettant des ultrasons, de se nourrir de fruits, de fleurs et de pollen, puis, les frimas venus, d'hiberner dans un endroit à humidité fixe et relativement chaud, par exemple une grotte (mais un vieux tronc d'arbre fera l'affaire). Autrement dit, d'être « nihilique en diable ». — Non, parole d'honneur !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Communion

 

L'homme du nihil est merveilleusement apte à imaginer le désespoir des singes (qu'on appelle aussi araucaria).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Picucule

 

D'aussi loin qu'il me souvienne, je n'ai jamais cru qu'aux vertus du vocable, et en particulier de celui picucule — le nom usuel du dendrocolapte —, pour dissoudre une bonne fois l'assommante « réalité empirique ». (Stylus Gragerfis, Journal d'un cénobite mondain)

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Intentionnalité longitudinale

 

« Trouver dans un coin un bout de fromage jeté là depuis longtemps, qu'entoure une armée d'insectes noirs... Profiter de cette rencontre pour penser à son propre cadavre et aux métamorphoses horribles auxquelles il sera soumis... Ah, quel délice ! » (Les trente-trois délices de Fernand Delaunay, Trad. de Simon Leys)

(Fernand Delaunay, Glomérules)