samedi 17 juillet 2021

Cartes postales

 

L'homme du nihil voit la « réalité empirique » comme un immense marché aux puces. Quand il n'a rien de mieux à faire — quand il n'est pas occupé à méditer sur l'haeccéité, la temporalité du temps, la mortalité de l'être mortel —, il y déambule à la recherche de cartes postales, qui sont souvent chez lui l'amorce d'un désir violent de se détruire.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 16 juillet 2021

En peau de lapin

 

Le Français se flatte volontiers d'être, comme le cinéaste Buñuel, un anarchiste aigu, perceptif et libre. Mais — conséquence de son éducation jésuitique ? — dès qu'une bourrelle lui crie « les patins  ! », ou un tyranneau « le vaccin ! », il obtempère avec une obéissance loyolesque, perinde ac cadaver, « avec la servilité d'un cadavre ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Herméneutique du On

 

Quand un pouvoir despotique prétend lui injecter dans le corps une substance qui risque de le transformer, à plus ou moins long terme, en cheval, en crocodile ou en femme à barbe, l'homme du nihil ne peut que ressentir, comme avant lui Heidegger, l'urgence d'une herméneutique de la vie facticielle — à laquelle il appartiendra « de défaire l'explication reçue et dominante, d'en dégager les motifs cachés, les tendances et les voies implicites, et de pénétrer, à la faveur d'un retour déconstructeur, aux sources originelles qui ont servi de motifs à l'explicitation ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 14 juillet 2021

Mystères

 

Même si l'on admet que l'homme du nihil — ce solipsiste invétéré — est bien ce qu'il prétend, à savoir « celui qui est », on ne peut échapper à la question : pourquoi est-il ? Et que faisait-il dans son être avant qu'il lui plût de créer la « réalité empirique » ? À quoi s'occupait-il, dans le silence éternel d'un espace vide ? Et quelle mouche l'a piqué ? Pourquoi a-t-il décidé de créer l'univers, et cet univers plutôt qu'un autre ? Autant de mystères, autant d'abîmes... Autant de questions auxquelles l'homme du nihil lui-même est bien en peine de répondre. D'après Gragerfis, sa seule défense est : « Ça s'est fait comme ça, désolé. Je devais être un peu patraque. »

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 13 juillet 2021

Live free or die


« Vous avez entendu ce qu'ils ont dit ? Si vous ne vous vaccinez pas, ils buteront un otage toutes les trente secondes. Alors vaccinez-vous, bande de salops !
— Ce vaccin nous protégera-t-il de la sensation de vivre isolé dans un univers de menace et de désolation sans autre perspective que la mort ? Non. Alors va te faire cuire un œuf.
— Je ne m'en mêle plus.
— Et tu fais bien ! »

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 12 juillet 2021

Terre de désolation

 

Quand il vit où le destin l'avait jeté, l'homme du nihil ne put retenir un frisson d'horreur. L'endroit — le « réel » — grouillait d'anthropopithèques en survêtement qui, en « communiquant », faisaient un bruit atrocement lugubre. Il décida d'appeler ce pays la Terre de Désolation.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

dimanche 11 juillet 2021

Angoisse et authenticité

 

La perspective de la mort, Sénèque dixit, a pour effet de relativiser les liens tissés au cours de l'existence et peut donc avoir, intellectuellement parlant, un côté libérateur. Mais cette réponse ne vaut que sur le plan de l'existence inauthentique (au sens de Heidegger) ! Or s'il est une chose à laquelle tient l'homme du nihil, c'est d'être authentique au sens de Heidegger. Il doit donc se résigner à l'angoisse, puisqu'elle seule, selon Heidegger, est capable de révéler « l'être-vers-la-mort » comme modalité essentielle d'être du Dasein. Mais c'est dur, oh, c'est bien dur !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 10 juillet 2021

Charogne

 

Gragerfis dit que l'homme du nihil ne veut pas être aimé, mais qu'il voudrait être compris et qu'il exige d'être respecté et considéré comme une exception ou encore mieux comme une « charogne ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 9 juillet 2021

Conjuration

 

Le vocable reginglette, ce vocable que, selon l'homme du nihil, « chacun répète en soi-même jusqu'à la fin », est — s'il faut en croire le même — « le seul moyen de s'arracher à ce ressassement mélancolique, à cette rumination morose sur l'haeccéité, à cette aversion pour l'existence qui empoisonnent la vie de toute créature pensante ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

jeudi 8 juillet 2021

Gélatine

 

D'après Gragerfis — qui est en désaccord là-dessus avec Brentano —, « le soi-disant réel n'est presque qu'une gélatine durcie ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 7 juillet 2021

La métamorphose


Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla au côté d'une mégère présentant un gonflement symétrique du visage qui lui donnait un faciès d'hippopotame pour le moins surprenant. Il lui fallut une bonne minute pour réaliser qu'il s'agissait de la « jeune fille en fleur » qu'il avait, dans sa fatidique insouciance, épousé vingt ans plus tôt.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Compréhension impossible

 

L'homme du nihil aimerait être compris compris en général, et pas seulement, comme M. Fée, compris parmi les candidats pour une place vacante dans la section de botanique de l'Académie des sciences. Bien sûr, Vauvenargues dit que les hommes ne se comprennent pas les uns les autres. Mais peut-être que Vauvenargues se trompe ? Hein ? — Non. — D'accord.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 6 juillet 2021

Existence ironique et désespoir

 

Contrairement à ce que prétend le psychologue américain John Tussord, il y a bien un rapport entre existence ironique et désespoir. Si, comme l'affirme le Traité du désespoir, « le désespoir est la discordance interne d'une synthèse dont le rapport se rapporte à lui-même », l'ironiste qui ne réalise pas existentiellement la véritable synthèse du Moi en avalant du taupicide est un être « désespéré de la tête aux pieds ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 5 juillet 2021

Jours vides

 

La vie de l'homme du nihil est pleine de jours vides, de ces jours qu'on pourrait appeler médicinaux. Mais il y a aussi les jours critiques, qui sont ceux dans lesquels se font les crises — les fameuses « attaques de pachynihil ». Et les jours contemplatifs, qui indiquent ou qui annoncent que la crise sera parfaite (et généralement elle l'est).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

dimanche 4 juillet 2021

Memento excrementori

 

La nécessité où se trouve l'homme d'expulser quotidiennement des excréments devrait l'inciter à quelque modestie et le dissuader d'infliger des souffrances morales à ses semblables (par exemple en les trompant avec un garagiste de La Bourboule). Cette accointance avec la matière excrémentitielle devrait aussi, s'il avait un peu de pudeur, le retenir de « créer des concepts » et de concevoir aucune « pensée élevée ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 3 juillet 2021

Discussion de comptoir

 

« Quand on est mort, on est tranquille. On est d'autant plus tranquille qu'il n'y a plus de "on". Pas, Mimile ?
— C'est ben vrai, astheûre ! Crévindiou ! »

(Fernand Delaunay, Glomérules)

vendredi 2 juillet 2021

Dépossession existentielle

 

Dans son Journal d'un cénobite mondain, Gragerfis note — en ayant l'air de s'en réjouir — que « l'existentialiste Martin Heidegger, qui a noirci tant de pages sur l'être et le temps, se trouve maintenant dépossédé de l'un et de l'autre, ayant été avalé par le pachynihil ». — Et de fait, depuis le 26 mai 1976, Heidegger est réputé ne plus exister — il est, comme on dit, « décédé ». Quant à savoir ce qu'il faut en conclure...

(Fernand Delaunay, Glomérules)

jeudi 1 juillet 2021

Non vivant

 

Si vraiment, comme le prétend le phénoménologiste Edmond Husserl, la vie signifie une appartenance active au monde qui n'est pas régie par les seules lois du monde mais enveloppe au contraire une relation phénoménalisante aux étants du monde, alors l'homme du nihil n'est pas vivant. Pour lui, en effet, il n'est pas question d'avoir la moindre relation phénoménalisante avec qui ou quoi que ce soit, et surtout pas avec des « étants » (il est excessivement bourru).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Un merveilleux remède

 

La connaissance des propriétés médicales du taupicide remonte à la plus haute antiquité, et la vénération religieuse que les anciens druides avaient pour cette substance se rattachait pour une bonne part à ses merveilleuses vertus pour la guérison des maladies — en particulier celle d'exister.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mercredi 30 juin 2021

Temporalité encore

 

Dans sa Théorie du trop-plein, l'existentialiste puydômois Edmond Chassagnol affirme que « le temps, avec sa terrible progéniture de dents branlantes, d'alopécie et de viscères caducs, est plus cruel que le cruel Dèce, plus féroce que le féroce Maximin ». Toujours à propos du temps, il remarque que celui-ci « semble s'acharner particulièrement sur les personnes du sexe, peut-être pour leur faire expier leur vilenie ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 29 juin 2021

Temporalité

 

Sous des dehors débonnaires, le temps est un vrai salop. Vous vous promenez cueillant des mûres dans un chemin creux, vous êtes jeune, en bonne santé, insouciant, jouissant des gazouillis du bouvreuil et de la bergeronnette, vous voyez « la vie en beau », et soudain, en moins de temps qu'il n'en faut pour cuire des asperges, c'est la sénescence, la caducité, la décrépitude et finalement la mort. Avant que vous ayez eu le temps de dire ouf, vous êtes, comme on dit, « décédé ». Bon diousse de bon diousse !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 28 juin 2021

Inconvénient du taoïsme

 

Persécuté par une « mégère difforme au faciès d'hippopotame », l'homme du nihil rêve de lui infliger le supplice que Sapor Ier, roi des Perses, fit subir à l'empereur Valérien. Comme il aimerait, l'homme du nihil, écorcher vive cette bourrelle et suspendre sa peau teinte en rouge aux voûtes d'un temple ! Mais à l'instar du philosophe Jean Grenier, il s'est claquemuré depuis longtemps dans une « contemplation indifférente » proche du Wou-Wei 1, alors...

1. Non-agir ; l'un des préceptes essentiels du taoïsme. (NdE)

(Fernand Delaunay, Glomérules)

jeudi 24 juin 2021

Dictyosome


Pour combattre l'angoisse d'exister, le psychologue américain John Tussord recommande au sujet pensant de se plonger dans des manuels de biologie. En plus d'assommer le Moi, cela permet d'apprendre, par exemple, que « le dictyosome est un corpuscule en forme de bâtonnet, d'écaille ou de vésicule entrant dans la composition de l'appareil de Golgi » — ce qui, d'après Tussord, est « toujours bon à savoir ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

mardi 22 juin 2021

French Theory

 

Trop d'idéalisme allemand l'avait rendu morose. Mais déridé par Derrida, désopilé par les trouvailles phrastiques de Deleuze, ébaubi par les foucades poststructuralistes de Foucault, l'homme du nihil reprend goût à la philosophie. Lui aussi veut déconstruire ! Il veut dilacérer avec Althusser, faire du boucan comme Jacques Lacan et avoir une tronche d'ahuri comme Guattari !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

Un monde bénin

 

Contrairement à l'emphatique Cioran, l'homme du nihil ne rêve pas d'un monde « où l'on mourrait pour une virgule », mais d'un monde où les décors — la fameuse « réalité empirique » — seraient de Roger Harth, les costumes de Donald Cardwell, et où le rôle du terrible pachynihil serait tenu par Michel Roux.

(Fernand Delaunay, Glomérules)

lundi 21 juin 2021

Rectification


Selon l'homme du nihil (propos de table rapporté par Gragerfis), « la vie n'est pas, comme l'a cru naïvement Shakespeare, une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien, mais tout simplement une grosse tourte de m... ».

(Fernand Delaunay, Glomérules)

dimanche 20 juin 2021

Association d'idées


Chaque fois qu'il mange des haricots beurre, l'homme du nihil pense à M. Micawber (de David Copperfield).

(Fernand Delaunay, Glomérules)

samedi 19 juin 2021

Un ectoplasme satanique

 

Tout le mal du monde — à l'exception peut-être de celui provoqué par un panaris — prend sa source dans la sinistre coquecigrue qu'on appelle le Moi. Arrière, le Moi ! Du balai ! Aux doubles-vécés !

(Fernand Delaunay, Glomérules)

jeudi 17 juin 2021

Métaphore fromagère

 


N'hésitant jamais devant les pensées inouïes — et s'inspirant sans doute de Lichtenberg —, l'homme du nihil définit sa vie « un gruère sans lame auquel manque le manche, où il ne reste que les trous » !

(Fernand Delaunay, Glomérules)