vendredi 7 septembre 2018

Interlude

L'actrice Ginger Rogers lisant l'Appel du nihil de Martial Pollosson

Soumission


Le poëte se soumet à la rime, le dramaturge aux unités, le suicidé philosophique à l'absolu pouvoir du pachynihil qui l'exhorte incessamment à immoler son Moi.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Un ambitieux projet


Poussé par le désespoir et la philosophie allemande, je me suis proposé cette tâche inhumaine, médiévale : la destruction de l'étant existant — et de sa monstrueuse émanation, le Moi — comme d'une vermine.

(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)

Défection


Par dépit autant que par désir de vengeance, je décidai d'emprunter désormais mon organisation à la classe des céphalopodes plutôt qu'à celle des mammifères.

(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Clupea pilchardus


Lorsque nous fûmes à table, c'est-à-dire autour d'une nappe de cuir étendue à terre, le cabaliste se mit à tenir plusieurs propos qui annonçaient son mécontentement contre le monde des esprits. Il reprit le même sujet lorsque nous eûmes achevé de manger. Sa sœur, qui semblait y trouver de l'inconvenance, fit ce qu'elle put pour donner un autre tour à la conversation. Enfin, elle pria Velasquez de raconter son histoire, ce qu'il fit en ces termes :

« Incapable de nager, dépourvu de branchies, et cependant pilchard. »

Comme Velasquez en était à cet endroit de sa narration, le cabaliste l'interrompit parce qu'il avait, disait-il, des choses importantes à communiquer à sa sœur. Nous nous séparâmes donc, et chacun s'en alla de son côté.


(Jean-Paul Toqué, Manuscrit trouvé dans Montcuq)

Interlude

Jeune femme lisant les Exercices de lypémanie de Marcel Banquine

Frayeurs enfantines


« Pour l'enfant que j'étais, l'univers des cabinets, où j'avais coutume de lire les Aventures de Tintin, c'était le tumulte et l'incertitude, le royaume des périls sournois où des créatures molles, visqueuses — Rastapopoulos, les frères Loiseau, l'ingénieur Wolff —, se conjuguaient aux lames sourdes de ma mélancolie et au roulis de mon âme. » (Stylus Gragerfis, Journal d'un cénobite mondain)

(Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)

Angoisse


D'après l'ontologue allemand Heidegger, l'angoisse provient du « glissement de l'étant dans le néant ». Le monde ambiant ayant été précipité dans l'abîme par quelque séisme pachyméninger, le Dasein est mis face à lui-même. Et sans le monde, le Dasein est désemparé : il se retrouve dans le strict pouvoir-être, ce qui est une situation éminemment désagréable.

Comme pour valider cette théorie, le 2 décembre 1980, le romancier Romain Gary se tire une balle dans la bouche. Selon Gragerfis, le littérateur, en plus d'être angoissé au sens heideggérien du terme, était profondément hostile au vieillissement, un processus qu'il jugeait « catastrophique », « atroce » et « dégoûtant ».


(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)

jeudi 6 septembre 2018

Dégringolade fatale


Fameusement renseigné sur la nature humaine par son commerce quotidien avec une mégère au mufle d'hippopotame, l'homme du nihil nie l'existence de la vertu et proclame que toutes les actions du Dasein sont commandées par l'égoïsme. Ainsi débarrassé de toute illusion sur le « monstre bipède », sur l'existence, sur l'idéalisme fichtéen, et cetera, il se livre au néant et marche rapidement à l'athéisme, puis à l'homicide de soi-même.

(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)

Au milieu des ruines


De la plante du pied jusqu'à la tête, rien n'est en bon état chez l'homme du nihil : ce ne sont que blessures, contusions et plaies vives, qui n'ont été ni pansées, ni bandées, ni adoucies par aucun onguent.  Son viscère est dévasté, ses os sont consumés par le feu, des cafards dévorent sa pachyméninge, ils ravagent et détruisent, comme des barbares. Mais son Moi subsiste comme une cabane dans une vigne, comme une hutte dans un champ de concombres, comme une ville épargnée. — Persistance merveilleuse et déprimante du Moi.

(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Imitation de Sénèque


Henry de Montherlant, né le 20 avril 1895 à Paris, est un romancier, essayiste, auteur dramatique et académicien français. Il se donne la mort le 21 septembre 1972 en ingérant du cyanure et en se tirant dans la tempe un coup de revolver. La fascination que nourrissait Montherlant pour les stoïciens l'avait fait qualifier par Gragerfis de « moraliste austère et désabusé » et de « Sénèque en peau de lapin ».

(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)

Interlude

Jeune femme lisant la Nostalgie de l'infundibuliforme de Robert Férillet

À la manière de Leibniz


La pensée de se détruire entre dans la pachyméninge du suicidé philosophique « par des différentielles » et non par une « simple division, multiplication » : non par des actions arithmétiques, mais par un insensible processus d'érosion du « vouloir vivre » dont la contrepartie est une suite d'accroissements très petits — à la Leibniz — de la lassitude d'être ceci ou cela.

(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)

Pierre


La minéralité, forme suprême de l'ironie.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. dégoût)

Bilan


C'est près du feu, en hiver, qu'allongé sur un lit moelleux, le ventre bien garni, en buvant du vin résiné, en mangeant de temps à autre des huîtres ou des bigorneaux, il faut se poser ces questions : Qu'as-tu fait de ta vie, homme ridicule ? Et quel âge avais-tu lors de l'invasion des Mèdes ? (Pensée renouvelée de Xénophane).

(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Persévérance


Nous nous mîmes en chemin d'assez bonne heure, et lorsque nous eûmes fait une couple de lieues, nous fûmes joints par le Juif errant qui, sans se le faire répéter, se plaça entre mon cheval et la mule de Velasquez et commença en ces termes :

« Il n'est vraiment nul besoin de réussir pour persévérer, particulièrement dans l'être. »

Comme le Juif errant en était à cet endroit de son histoire, il s'arrêta tout à coup et, fixant le cabaliste d'un air arrogant, il lui dit : « Fils impur de Mamoun, un adepte plus puissant que toi m'appelle sur les sommets de l'Atlas. Adieu ! » Puis il s'éloigna, et bientôt nous le perdîmes de vue.


(Jean-Paul Toqué, Manuscrit trouvé dans Montcuq)

Interlude

Jeune femme lisant Prière d'incinérer. Dégoût de Luc Pulflop

Pisse-vinaigre


La Weltanschauung de l'homme du nihil présente un caractère austère bien propre à rebuter le vulgum pecus. Dans son système, point de vains ornements. Ici, tout est fort : pas de dorures, le fer, partout le fer ! On comprend dès lors pourquoi l'homme du nihil passe pour un « bonnet de nuit » aux yeux de ce « chantre du festif » qu'est l'homme moderne.

(Robert Férillet, Nostalgie de l'infundibuliforme)

Solitude et minéralité


Au dire de l'écrivain mondain Paul Valéry — mondain au sens vulgaire comme à celui du phénoménologue Eugen Fink —, « il y a deux sortes d'hommes — ceux qui se sentent hommes et ont besoin d'hommes — Et ceux qui se sentent — seuls, et non hommes — Car qui est vraiment seul, affirme-t-il, n'est pas homme mais pierre dure rotacée. »

Valéry oublie toutefois de mentionner que ces « pierres dures rotacées » sont aussi capables de se livrer, et plus souvent qu'à leur tour, à des divagations lagéniformes de dipsomaniaques angoissés.


(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)

Vengeance haddockienne avortée


Smith est l'agent général à Reykjavik de la Golden Oil qui détient le monopole de la vente de mazout en Islande. Sa compagnie appartenant à l'infâme financier Bohlwinkel, il reçoit l'ordre de ne pas ravitailler l'Aurore afin de favoriser le Peary dans la course vers l'aérolithe.

Quand Smith refuse de lui vendre du fioul, le capitaine Haddock envisage un moment de lui ouvrir le ventre, d'en arracher les entrailles, d'y mettre de l'avoine et d'y faire manger les chevaux, comme firent les naturels d'Ascalon et d'Héliopolis à saint Cyrille, diacre, et aux autres martyrs sous Julien l'Apostat.

Heureusement, il n'est pas contraint d'en arriver à cette extrémité car sa rencontre avec le capitaine Chester lui permet de se procurer du carburant par la ruse. Le vil Smith ne saura jamais à quoi il a échappé !


(Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)

mercredi 5 septembre 2018

Équilibre


« ... ce que nous appelons excrément ou encore matière fécale n'étant peut-être après tout que cette lourdeur, cette masse inerte et pesante que nous traînons comme un lest de peur de chavirer et faute de quoi nous serions sans doute comme ces navires trop peu chargés, ivres et ingouvernables dans la tempétueuse immensité... »

(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Interlude

Jeune fille lisant l'Océanographie du Rien de Raymond Doppelchor

Vie étriquée


L'homme du nihil n'a cure des imbéciles qui jugent morne, étriquée, sans panache, la vie qu'il mène dans son « cagibi rienesque ». Comment ces « marioles de l'existence », ne voient-ils pas que ce n'est pas sa vie, qui est morne, étriquée, sans panache, mais la vie ! Comparer ce margouillis à un indigeste clafoutis, comme le fait Gragerfis dans son Journal d'un cénobite mondain, lui semble encore par trop bénin.

À l'instar du poëte Baudelaire, il a commencé par chercher « des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés », mais il a vite compris.


(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)

Rêve impossible


Appartenir à l'embranchement des cnidaires, à l'ordre des siphonophores, être pourvu de filaments urticants longs de plusieurs mètres qui flottent à la surface... Ah quel délice ! (Les trente-trois délices de Luc Pulflop, Trad. de Simon Leys)

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Bach enfoncé


Selon le péremptoire docteur Marx, nul compositeur n'a pu, jusqu'à ce jour, égaler la puissance de polyphonisme que posséda l'illustre cantor. Mais c'est oublier un peu vite le Rien, dont la virtuosité contrapuntique outrepasse de très loin celle de l'« ours de Leipzig ».

(Robert Férillet, Nostalgie de l'infundibuliforme)

De l'existence des choses


Courroucé par l'hypocrisie de ses contemporains, Protagoras d'Abdère composa un livre dans lequel il révoquait ouvertement en doute l'existence des dieux. « Je ne puis dire au sujet des dieux, annonçait-il en le commençant, s'ils existent ou s'ils n'existent pas. Plusieurs choses m'en empêchent, l'obscurité de la matière et la brièveté de la vie de l'homme. »

Mais, s'interroge l'homme du nihil, ne pourrait-on en dire autant de la « réalité empirique » et même, si l'on veut aller par là, du « Dasein » ? Quoi qu'il en soit, Protagoras, estimé et honoré jusque là, fut chassé d'Athènes et ses livres brûlés sur la place publique. Gragerfis suppose que ce philosophe avait puisé ses idées d'impiété dans les principes qu'il avait reçus des mages de Perse.


(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)

Interlude

Jeune fille attrapant les Pensées rancies et cramoisies de J. Zimmerschmühl

Sursaut


Au contact du « rébarbatif et fétide réel », le suicidé philosophique, hypersensible à l'idée du Rien,  devient de plus en plus intransigeant. S'enfermant dans la solitude, il ne trouve bientôt plus de consolation que dans la lecture de Schopenhauer, la musique de Schumann, et les promenades solitaires dans la nature. Et puis, brutalement, il renaît à lui-même. Le sentiment de déréliction, l'angoisse du vide et le dégoût de l'haeccéité cèdent la place à l'exaltation. Son inépuisable énergie lui donne alors la puissance de créer un monument immortel, socle granitique de toute métaphysique future : l'homicide de soi-même. Son destin est accompli.

(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Cyprès


Après des séjours dans divers asiles d'aliénés, le peintre Vincent van Gogh se tire, le 27 juillet 1890, dans un champ d'Auvers-sur-Oise, un coup de revolver dans la poitrine ou — les avis divergent — l'abdomen. Revenu boitillant à l'auberge où il loge, il monte directement dans sa chambre. Ses gémissements attirent l'attention de l'aubergiste Arthur Ravoux qui le découvre blessé : il fait venir le docteur Gachet qui lui fait un bandage sommaire et fait prévenir son frère Théo, alors à Paris. Vincent van Gogh meurt deux jours plus tard, à l'âge de 37 ans, Théo étant à son chevet.

Le poëte illuminé Antonin Artaud propagera plus tard l'extravagante théorie selon laquelle van Gogh aurait été « suicidé par la société ». Mais Gragerfis blâme plutôt son « obsession pour les cyprès » et sa « sensibilité d'écorché vif ».


(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)