mardi 5 juin 2018

Préparatifs à la lecture de Fichte


« L'ontologie critique ! Redressons-nous et rectifions notre tenue avant de pénétrer dans cette froide et solennelle enceinte. » (Paul Claudel, Journal, Tome I, p. 737) 

(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Corrigez, bon sang !


Dans Objectif Lune, la fusée expérimentale, radioguidée depuis la base, décolle et fait le tour de la lune en photographiant sa face cachée. C'est alors que des « forbans » prennent le contrôle du radioguidage afin de s'emparer de l'engin. Pour les en empêcher, le professeur Tournesol déclenche un système d'explosion à distance dont il avait doté la fusée sur les conseils de Tintin.

Comme Tryphon Tournesol, l'homme du nihil tente désespérément de corriger, mais sans succès, et sa vie s'en va à vau-l'eau. Par chance, il dispose lui aussi d'un système de destruction à distance : le revolver Smith & Wesson qu'il conserve sous son oreiller, symbole de la mort accueillante et seul moyen pour lui de retrouver le calme.


(Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)

Inquiétante étrangeté bourboulienne


Il est de fait que l'homme du nihil ressent, quand on le transplante inopinément à La Bourboule, l'aveugle inquiétude de l'araignée arrachée à sa tâche pour être placée au beau milieu d'une toile étrangère.

Ce malaise, né d'une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne, est ce que Sigmund Freud appelle Das Unheimliche. Mais à vrai dire, le premier à avoir étudié ce concept d'« inquiétante étrangeté » est Ernst Jentsch, auteur de Zur Psychologie des Unheimlichen paru en 1906. Celui-ci relie le malaise ressenti par le Dasein au doute que peut susciter un objet apparemment animé dont on ne sait s'il s'agit réellement d'un être vivant, ou encore par un objet sans vie dont on se demande s'il ne pourrait pas s'animer, exempli gratia La Bourboule (mais cela est également vrai de Maubeuge et de Longwy).


(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)

Rodez : Tous unis pour faire revivre leur quartier


« Un petit bonjour, une poignée de main, un sourire amical. De la rue de Bonald à celle de l'Embergues en passant par Séguy, on s'aperçoit, comme le satiriste roumain Emil-Michel Cioran l'avait déploré en son temps, qu'il y a de la vie à tout bout de champ. Et que malgré les outrages du temps, ce quartier situé au cœur du centre historique de Rodez a su conserver son âme et garder son esprit populaire.

C'est à pied qu'il faut s'y rendre, sans oublier de lever le nez et d'écouter aux portes. Justement, à l'angle de la rue de Saunhac, on fourmille d'idées et on s'invente un avenir — tout en sachant évidemment que le véritable sera fait d'ennuyeuse monotonie, de paroles superflues et de solitude, avec la mort au bout. 


Depuis plusieurs mois déjà, quelques habitants du quartier se retrouvent régulièrement pour "réfléchir à la mise en place d'un projet phare dans le cadre de l'association de quartier", explique Corinne Herrera, l'une des principales instigatrices. L'idée du suicide collectif a été écartée, et l'objectif retenu est d'insuffler une dynamique dans ce quartier resté trop longtemps enclavé et oublié.

"Notre volonté est de créer du lien social et, par ailleurs, d'améliorer la notoriété de ce périmètre", confie Corinne. Les membres de l'association peuvent pour cela s'appuyer sur les richesses existantes tant humaines qu'architecturales, les petits commerces, les artisans, la grégarité du "monstre bipède", etc. » (Midi Libre, 23 janvier 2013)


(Francis Muflier, L'Apothéose du décervellement)

Présocratisme fromager


Selon Héraclite, le gruère serait le père de toute chose.

(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Loi d'inertie


En algèbre linéaire, la loi d'inertie de Sylvester, formulée par James Joseph Sylvester en 1852, est un théorème de classification des formes quadratiques réelles.

Mais en philosophie nihilique, la loi d'inertie possède une tout autre signification. Elle prescrit à l'étant existant — le célèbre Dasein — de ne bouger sous aucun prétexte de son « matelas-tombeau » (Matratzengruft), pour échapper autant que faire se peut à la temporalité du temps, contenir les ardeurs de son Moi par trop enclin à « faire le zouave », et éviter l'horreur des rencontres avec le « monstre bipède » — le fameux « autrui » du philosophe Levinas.


(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)

Fiel angoisseux de l'haeccéité


« Quand l'estant existant se vit ainsi agitez, flagellez et humiliez de Dieu et du monde, et que le corps, les membres et le coraige lui commenchoient à deffaillir, pour ce que jamais encore en son vivant n'avoit goustez ainsi le très angoisseux et amer fiel de l'haeccéité, qui lui sembloit estrange et venimeux, il aspira après le bénéfice du Rien. » (Jean Molinet, Chroniques)

(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)

Tropismes musicaux


En musique, chaque ton a son caractère particulier et ses adeptes exclusifs. L'« homme de la Nature et de la Vérité », grand amateur de gai, de brillant, de martial, chérit par-dessus tout l'ut, le , le mi. Le suicidé philosophique, en revanche, ne se sent bien que dans le fa mineur, cet incomparable truchement du lugubre et de la douleur. 

Quant aux timbres, si le zélateur de la mort volontaire ne dédaigne pas le grave et le sévère rendus par le violoncelle, la contrebasse, le cor, le trombone et la voix de baryton, sa prédilection va tout de même au sépulcral et au caverneux, si bien exprimés par les sons voilés, étouffés du tambour, la plainte mugissante et voilée du basson, et les voix de basse à la Chaliapine.

(Robert Férillet, Nostalgie de l'infundibuliforme)

lundi 4 juin 2018

Quiproquo embarrassant


À l'automne 1928, Heidegger prend la suite, à l'Université de Fribourg, de son maître Husserl parti à la retraite. Il revient à Fribourg en triomphateur et règle ses comptes avec ses ennemis qui, en 1916, l'avaient empêché d'obtenir le poste qu'il convoitait (il les accuse publiquement d'être les représentants du On, ce magma gluant « qui décharge le Dasein de sa quotidienneté », et « se porte au-devant de la tendance au moindre effort que le Dasein a foncièrement en lui »).

Il commence à entretenir une liaison épistolaire avec l'existentialiste chrétien Gabriel Marcel, avec lequel il flirte, pensant qu'il s'agit d'une femme. Après des demandes insistantes, il reçoit une photographie du philosophe français dont la moustache à la gauloise le dessille et le refroidit aussitôt. 


Une fois de plus, il a été victime de ce qu'il nomme dans Sein und Zeit la « résolution devançante » qui se caractérise comme le fait de « se projeter en silence et en s'exposant à l'angoisse sur l'être-en-faute le plus propre » !

(Jean-René Vif, Scènes de la vie de Heidegger)

Grands Anciens


« Platon, Lucrèce, Pline, nous disent que le plus bel apanage de l'homme est de pouvoir se suicider. Cicéron lui-même penche au suicide. La mélancolie est un fait acquis à Rome et à Athènes, surtout au moment de la décadence de ces peuples. Diogène, Caton, Pérégrin, Sénèque, Lucrèce, Antinoüs et tant d'autres, après avoir prêché leur doctrine, scellèrent leur fanatisme par le suicide. » (Paul Ferdinand Gachet, Étude sur la mélancolie, Paris, 1864)

Leur fanatisme ? Oh ! Oh ! Comme tu y vas, mon ami !


(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Une vaine odyssée


Chaque jour, écrasé par l'ennui « comme une mouche sur laquelle se serait assis un éléphant », on répète les mêmes gestes et l'on prononce les mêmes paroles en se disant qu'il va tout de même bien finir par se passer quelque chose. Mais les mois et les années s'écoulent et rien ne se passe. Ou plutôt si : il se passe qu'un beau jour on est comme qui dirait « décédé ». Quoi ! Tout ça pour en arriver là ?! C'est tout de même un peu « fort de café » ! 

(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)

L'apprentie (Larry Brown)


C'est quand même pas ça, la vie. Je bois trop d'Old Milwaukee, et quand je me réveille le matin j'ai comme un goût de vieux croûtons dans la bouche. Tous mes sous-vêtements sont sales et je n'arrive plus à mettre la main sur ma police d'assurance.

Moi qui croyais que nous avions une vie de couple marié tout ce qu'il y a de normal et de bien ! Ma femme me salissait ma voiture et me changeait mes chaînes de télé, tandis que je lui rapportais des petits gâteaux à la noix de pécan, des Butter Pecan Crunch de chez Kroger. Je lui disais de laisser la vaisselle jusqu'au lendemain et des trucs comme ça. Je n'ai même pas râlé quand son chien a pissé dans mon fauteuil. Pour le meilleur et pour le pire, voilà. J'ai aussi joué les infirmières pour elle, une fois, quand elle était malade.


Judy voulait être philosophe. Et j'écris et j'écris et j'écris. C'était la seule chose qui l'intéressait. Elle était toujours en train de « créer des concepts », comme elle disait. Et elle voulait toujours savoir ce que j'en pensais. Je lui disais que c'était plutôt bien quand ça l'était. Sauf que la plupart du temps ça l'était pas. J'essayais d'être franc. Un jour, elle a créé le concept du mec dont la femme n'arrête pas de rouler trop vite et de récolter des contraventions. Bon, j'ai dit à Judy que je ne trouvais pas ça terrible comparé à du Merleau-Ponty, et elle s'est mise en pétard. C'était ça, le problème. Si je lui disais que je n'aimais pas un de ses concepts, elle faisait la gueule pendant trois ou quatre jours. 


Je lui ai conseillé de se mettre à l'existentialisme chrétien, il me semblait qu'il y avait un bon créneau à prendre depuis la mort de Karl Jaspers.

(Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)

Esthétique de la défenestration


De nombreux penseurs se sont interrogés sur le rôle de l'art et beaucoup ont élaboré des théories aussi astucieuses qu'improbables. Encore une fois, c'est l'habile Gragerfis qui semble avoir découvert le « fin mot de l'histoire ».

À travers le destin tragique de l'« artiste » Unica Zürn — qui se suicida le 19 octobre 1970 en se jetant par la fenêtre de l'appartement de son amant, le « plasticien » Hans Bellmer, alors qu'elle bénéficiait d'une permission de sortie de cinq jours de la clinique où elle était internée —, l'art apparaît, selon Gragerfis (Journal d'un cénobite mondain), comme « un élément médiateur face à une souffrance presque indicible ». 

Le cas d'Unica Zürn lui inspire en outre l'interrogation suivante : « Le rêve inavoué de tout défenestré n'est-il pas de retrouver, par le vol plané, la simplicité de l'enfance et ses possibilités de connaissance intuitive et spontanée ? »

(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)

Mongols vrais


En dépit de certains traits qui semblent les différencier, l'homme du nihil tient tous ses contemporains pour des Mongols vrais, aussi vrais que ceux qui erraient aux alentours du lac Baïkal et à l'est des Monts Altaï bien avant que Témoudjine ne les eût entrainés à la conquête de plus de la moitié de l'Europe et de l'Asie entière.

(Robert Férillet, Nostalgie de l'infundibuliforme)

Naufragés de la nuit


Un Déolois d'une quarantaine d'années s'est jeté hier soir, vers 21 h 30, sous l'intercité Toulouse-Paris, juste après l'ancienne gare de Montierchaume. Le train qui transportait 350 voyageurs s'est immobilisé quelques centaines de mètres plus loin et est resté sur place jusqu'à 2 heures.

Des bouteilles d'eau ont été distribuées à ces naufragés de la nuit « et tous ont fait preuve de compréhension envers le désespéré, bien convaincus de la terrible puissance de l'idée du Rien » indique le maire de Montierchaume, qui s'est rendu sur les lieux du drame. (La Nouvelle République, 3 janvier 2018)

(Martial Pollosson, L'Appel du nihil)

Devise de l'atrabilaire


Tout ce qui ne me tue pas me rend plus acariâtre.

(Marcel Banquine, Exercices de lypémanie)

Le Relais d'Alsace (Georges Simenon)


Gredel et Lena, les deux servantes si pareilles avec leurs cheveux ébouriffés et leur visage de poupée, dressaient les couverts sur six tables, les plus proches du comptoir, posaient sur la nappe à petits carreaux rouges les verres de couleur, à long pied, destinés au vin d'Alsace.
Accoudée à la caisse, Mme Keller chuchotait et son mari l'écoutait, debout, en se balançant un peu sur sa béquille. Ils employaient entre eux le patois alsacien.
— Crois-tu vraiment, comme Henri Bergson, que le néant n'est qu'un pseudo-concept sans essence ou
mieux dit une simple contre-possibilité de l'être affirmé ? disait Mme Keller, qui tenait par habitude un crayon à la main.
Derrière elle, un judas permettait de passer les plats de la cuisine à la salle. Le chef y montra sa tête.
— Vous n'avez pas d'allumettes ?
Elle en chercha dans le tiroir plein de pièces de monnaie. Son mari, pesant sur la béquille, fouilla ses poches, tendit une boîte.
— Alors ? insista-t-elle.
— Ma foi, je n'en sais trop rien, répondit M. Keller. Mais j'incline à le penser, oui. Il y a quand même pas mal d'indices concordants.
— Lesquels, par exemple ?
— Oh, je ne sais pas, moi... La choucroute ? Ou peut-être le kouglof ? Tu ne vas quand même pas me dire que c'est du néant ?
Dégoûtée, Mme Keller lui tourna le dos et s'éloigna, gagna le fond de la salle, s'assit près du phonographe qu'elle commença à remonter.


(Maurice Cucq, Georges Sim et le Dasein)

dimanche 3 juin 2018

Corned-beef


L'homme du nihil ne peut pas voir un troupeau de vaches sans que cela déclenche en lui comme une méditation du temps et de la mort. Par les couloirs méandreux de son inconscient, une liaison s'établit entre ce troupeau et le Bœuf écorché de Rembrandt. Puis, par un étrange phénomène d'identification bovine, il emprunte en imagination la chaîne quasi ferroviaire des abattoirs de Chicago et se voit transformé subito presto en corned-beef.

(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Théorème de Descartes


Le théorème de Descartes pour les équations algébriques s'énonce ainsi : dans une équation quelconque, à coefficients réels, le nombre des racines positives ne surpasse pas le nombre des variations de signe du premier membre ; et, quand il est moindre, la différence est toujours un nombre pair.

On voit que l'auteur du Discours de la méthode évite soigneusement tout problème ontologique. Cela avait le don d'irriter au plus haut point Heidegger, pour qui la philosophie était une question sur le sens même de l'être. Descartes, avec ses « équations », ses « coefficients » et ses « racines », ne se demande pas même ce qu'il est lui-même. Il déclare arbitrairement que l'existence du Dasein se conçoit comme substance, mais sans approfondir le moins du monde ce qu'il entend par ce terme. On comprend pourquoi ses amis le surnommaient « le vilain singe » !


(Włodzisław Szczur, Mathématique du néant)

Déception


L'horreur qui devrait étreindre le Dasein à la pensée d'un cataclysme cosmique anéantissant le monde et avec lui l'humanité, cette horreur ne parvient aucunement à éclore chez l'homme du nihil

Au contraire, c'est quand ce cataclysme attendu ne survient pas qu'il se sent trompé, comme s'il avait découvert que sa maîtresse entretenait une liaison avec un garagiste de La Bourboule !

(Léon Glapusz, Mélancolie bourboulienne)

Absorption


S'il faut en croire l'anthropologue Malinowski, certaines religions exotiques promettent au juste qu'après la mort, il s'anéantira, qu'il sera absorbé dans le Grand Tout. 

Mais on ne voit pas trop ce qu'il y gagne, puisque le méchant, faisant aussi partie du Grand Tout, selon la doctrine du panthéisme, doit également y être absorbé, et son survêtement avec lui.

(Johannes Zimmerschmühl, Pensées rancies et cramoisies)

Temporalité existentiale


« Un cordonnier âgé de quarante-cinq ans, jouissant d'une bonne santé, et faisant de très-bonnes affaires, avait passé la journée avec sa famille ; le lendemain, de très-bonne heure, il ouvre sa boutique, va boire, suivant son usage, un verre d'eau-de-vie chez l'épicier son voisin ; il rentre chez lui ; environ dix minutes après, ses ouvriers viennent pour leur travail, et trouvent ce malheureux étendu dans son arrière-boutique : il s'était ouvert le ventre avec un tranchet, et avait repoussé ses intestins hors de la cavité abdominale.

On apprit que cet homme avait, deux ou trois jours avant, lu un ouvrage du philosophe allemand Martin Heidegger où il est dit que "l'actualité est la présentation de l'effectivité comme présence du présent, c'est-à-dire concaténation de la provenance du « tourné vers » en quoi consiste la relation de l'accomplissement à l'acte". Selon sa femme, ce passage l'avait profondément affecté. » (Dictionnaire des sciences médicales, Tome cinquante-troisième, Paris, Panckoucke, 1821)


(Jean-Guy Floutier, Philosopher tue)

Projet avorté


En 1928, la compagnie UFA fait un pont d'or à Heidegger pour qu'il autorise une adaptation cinématographique de son grand succès Sein und Zeit. La réalisation serait confiée à Fritz Lang, le rôle du Dasein serait tenu par Emil Jannings, celui de l'être-vers-la-mort par Bela Lugosi et celui de l'être-en-faute par Peter Lorre. Quant à l'être-jeté, ce pourrait être Boris Karloff, qui n'a pas encore connu la célébrité dans le rôle de la créature de Frankenstein — le film ne sortira qu'en 1931 — mais dont le potentiel horrifique est déjà évident, et qui, plus que tout autre, paraît capable de faire sentir au spectateur que « tout possible existentiel est aussi manque et renoncement ».

Heidegger refuse car il veut absolument que le Dasein soit joué par Humphrey Bogart, mais celui-ci est déjà sous contrat avec la Fox. Le projet tombe à l'eau et ne sera pas repêché.


(Jean-René Vif, Scènes  de la vie de Heidegger)

samedi 2 juin 2018

Deux comiques troupiers


André Breton : l'anthologie de l'humour noir.
Martin Heidegger : l'humour noir de l'ontologie.


(Luc Pulflop, Prière d'incinérer. Dégoût)

Une fois


« Ce ne sera pourtant pas un flandricisme que de dire à quelqu'un : buvez une fois, si l'on veut faire entendre qu'il ne doit boire qu'une seule fois, et non pas deux. » (Antoine Fidèle Poyart, Flandricismes, wallonismes et expressions impropres dans le langage français, Tarte, Bruxelles, 1806) 

Peut-être pas un flandricisme, mais s'il s'agit de taupicide, la précision apparaît nettement superfétatoire. Car en général, avec ce médiateur chimique du Rien, une seule fois suffit.

(Marcel Banquine, Exercice de lypémanie)

Un calendrier interreligieux pour mieux vivre ensemble


Comme les années précédentes, le calendrier mentionne les fêtes des principales religions monothéistes et décline un thème. Pour 2018, ce sont des jeunes, engagés dans ce que Heidegger appelle le « On » — une forme d'existence en commun vouée à l'inauthenticité et à la banalité —, qui sont mis en avant. Au fil des mois, douze garçons et filles, entre 20 et 35 ans, nous parlent de leur engagement dans des associations qui œuvrent pour le vivre-ensemble, la solidarité et le bien commun. Des associations de différentes obédiences mais qui s'adressent a tous.

Le rabbin Nissim Sultan, de la synagogue de Grenoble, le vicaire du diocèse de Grenoble, le Père Lagadec et l'imam Mustapha Merchiche, de la mosquée Villeneuve, sont admiratifs de ces jeunes qui veulent faire le bien : « Ils sont formidables. On dénigre trop la jeunesse actuelle, alors qu'elle aime donner pour soulager la souffrance du Dasein confronté à l'inéluctabilité de sa propre mort » disent-ils en chœur.

En février, on découvre Gabriel, 21 ans. Cet étudiant en médecine est bénévole pour l'association Locomotive qui accompagne les enfants atteints de cancer.  « On joue avec les plus petits, on discute avec les plus grands de la réduction phénoménologique husserlienne par laquelle l'étant existant se saisit comme Moi pur. À chaque fois, c'est une leçon de vie. Ils nous font comprendre qu'il faut goûter chaque seconde avant de "clamecer". »
 

C'est au mois de mai que l'on fait la connaissance de Mélissa, 30 ans, travailleuse sociale pour la ville de Grenoble et engagée dans l'association des Musulmans Unis. Née dans une famille catholique, la bourrelle s'est convertie à l'islam et porte le voile. Pour elle, l'altérité est une richesse : « Sans jeu de mots, je veux lever le voile sur les peurs entre religions. Parlons-nous ! Mais d'abord, je vais vous couper la tête. Alors, vous aussi, vous connaîtrez la vérité ! »

On peut se procurer ce calendrier dans les Maisons des habitants de Grenoble, à l'office du tourisme, ainsi que dans les différents lieux de culte. Et c'est gratuit, bien sûr ! (France Bleu, 26 janvier 2018)


(Francis Muflier, L'Apothéose du décervellement)

Éponge

23 janvier. — Pensé ce matin à l'éponge, ce genre de polypier polymorphe qui se pêche dans la mer, particulièrement dans la Méditerranée, autour des îles de l'archipel grec. 

« L'éponge, nous dit le Dictionnaire du commerce et des marchandises, offre une masse légère, flexible, très poreuse, soit turbinée ou tubuleuse, soit lobée ou ramifiée, et percée de trous et d'ouvertures irrégulières qui absorbent l'eau. Sa texture est composée de fibres cornées ou coriaces, flexibles, entrelacées ou en réseau, agglutinées ensemble, et enduites ou encroûtées, dans l'état naturel, d'une matière gélatineuse, sensible ou irritable, et très fugace, dont on la purge par le lavage. » 

Je crois n'avoir jamais rien lu d'aussi beau.

(Barzelus Foukizarian, Journal ontologique critique)

Sollicitude céleste


Une place très spéciale est constamment donnée par la Vierge aux suicidés philosophiques dans les messages qu'elle transmet à Rosa Quattrini, de 1964 à 1981, lors des multiples apparitions qu'elle fait dans un petit village du nord de l'Italie, San Damiano : « Je veux que tous soient sauvés, spécialement les suicidés philosophiques, sur lesquels je pleure tant, car ils sont dans la boue. Ils n'écoutent pas ma parole ! » (16 oct. 66) — « Mon cœur est dans l'amertume, particulièrement à cause des suicidés philosophiques. » (19 fév. 66) — « Les suicidés philosophiques qui souffrent et gémissent ! » (18 nov. 66) — « Priez pour les suicidés philosophiques qui courent à leur perte de jour en jour, et qui n'écoutent plus votre Maman Céleste et me font tant pleurer ! » (5 mai 67)

Ces exhortations restèrent tragiquement sans effet. Ainsi, le dessinateur humoristique Yvan Le Louarn, dit Chaval, se suicide au gaz chez lui le 22 janvier 1968 à Paris, après avoir calfeutré sa porte et y avoir affiché cet avis : « Attention, danger d'explosion ».


(Raymond Doppelchor, Océanographie du Rien)

Peint tout entier et tout nu


Dans la littérature, on trouve peu de descriptions aussi véridiques et saisissantes du réel que celle que fait le capitaine Haddock dans Le Temple du Soleil : « Pays de sauvages, mille sabords !... Des montagnes, toujours des montagnes, et des tas de sales animaux !... » — Même Schopenhauer n'eût pas mieux dit.

(Hermann von Trobben, Le Monocle du colonel Sponsz)