« Néant ! Matrice des madrépores ! », s'exclame Philothée O'Neddy dans son
poëme Incantation — voulant sans doute dire par là que du
Rien sont sorties toutes choses (dont les madrépores).
« Un
matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé
dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un
dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut
qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures
arquées. » (Pierre Ménard, L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la
Manche, Paris, Les Belles Lettres, 1932)
« Ce
trésor sera à toi, à la seule condition que tu ne penses pas à un
gloméruleux pélican, ni même aux mots gloméruleux pélican, pendant que
tu le déterreras. »
Il
y en a qui pensent que les fleurs, les pierres, les animaux, sont les
éléments de ce qu'on pourrait appeler un langage secret, et que si l'on
arrive à déchiffrer ce langage, on aura tout compris — et en
particulier ce qu'on fait là. Après tout, pourquoi pas, mais ça n'a pas
l'air commode à déchiffrer (surtout les mollusques).
Est-il
possible de savoir quelque chose, et si oui quoi ? On peut (avec
beaucoup de chance) savoir ce qu'est un xéranthème ; on peut connaître
le sens de l'adjectif xénotropique ; mais qui pourra dire ce qu'est un
xéranthème xénotropique ?
« Chante
ta soif irisée », ordonne René Char. « Et si je n'en ai pas envie ?
répond le nihilique. C'est quand même formidable, ça ! C'est plus fort
que de jouer au bouchon ! »
Marcel
Proust était si distrait qu'il lui arrivait souvent de traverser quand
le petit bonhomme était rouge. Un jour, alors qu'il se rendait chez la
comtesse Greffulhe... (interrompu)
Vingt
ans, trente ans, quarante ans... À force de ne pas mourir, l'homme « prend la confiance ». Il se met à agir comme s'il était immortel. Il
fait même des projets. Pauvre insensé ! Fou ! Tuouaouar !
Eugen
Fink rapporte que Heidegger demanda un jour à sa maîtresse la fille
Arendt : « Dis donc Hannah, saurais-tu par hasard ce que c'est que l'être ? Quant à moi, je sèche. » Et selon Fink, la future prêtresse de la
banalité du mal aurait répondu : « Je ne sais pas, moi... Tu en as de
bonnes ! »
Quand
on s'est enfoncé trop avant dans l'étude du Rien, il est presque
impossible de revenir à son ancien sujet, à savoir la physiologie
comparée des poissons.
Pour
méditer sur l'impermanence des choses, il n'est pas de meilleur endroit
que les doubles-vécés. Là, assis sur le trône, on voit surgir des
villes mortes, comme des ossements sous le soleil, qui font songer aux
visions de l'émir Moussa.
L'autre
qu'ils rencontrent — et que même ils deviennent — n'est pas
l'étéron, l'altérité avec laquelle on dialogue et que l'on rejoint en
une synthèse supérieure, c'est l'étron, le « colombin », avec lequel il
n'y a pas de rapport, d'intégration ou de médiatisation possibles (car
il pue trop).
Ô
Char ! René Char ! Quelle chance tu as d'être comme cela s'appelle
décédé ! Avec quelle joie, sans cela, nous autres amateurs de vraie
poésie t'aurions plongé dans un chaudron d'huile bouillante !
Au
lieu de dire que « vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir », le
poëte René Char, s'il avait eu un minimum d'honnêteté intellectuelle (et
de bonnes manières), aurait dû dire : « À mon humble avis, vivre, c'est
s'obstiner à achever un souvenir — mais ne me demandez surtout pas ce
que je veux dire par là, je fais profession d'être profond et je vous
emmerde. »
Depuis
qu'on sait qu'il est mortel, étant composé pour l'essentiel de
cytoplasme, de mitochondries, d'une membrane plasmique et d'un
mystérieux « appareil de Golgi », les rodomontades du monstre bipède ne
convainquent plus personne.
Ce
qu'il faut lire entre les lignes des « récits de voyage » : « Regardez
comme ma vie est plus excitante que la vôtre ! » — Seul problème mais
de taille : une « vie excitante », cela n'existe pas. Comme Lucien Rebatet
et Pierre-Antoine Cousteau, le vide est partout !
Nègre
de Surinam à ses heures, le nihilique, si on lui demandait ce qu'il
fait là dans l'état horrible où on le voit, répondrait : « J'attends mon
maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant. »
Être
revenu de tout, avoir fait le tour de l'être et du non-être, et devoir
cependant acheter des brugnons au supermarché... Il y a de quoi devenir
fou.
Ne
devraient avoir le droit de s'exprimer que ceux qui sont parvenus au
dernier degré de la solitude. Seulement voilà : ils n'ont rien à dire.
C'est dommage, hein ?
Quand
on avait quelque chose et qu'on l'a perdu, il faut un certain temps
pour comprendre qu'en fait on n'avait rien, qu'on n'a jamais rien eu,
que tout cela n'était qu'un horrible malentendu.
Dans
ce « monde de néant », tout est faux. Le réel fait « jore », et quant aux
humains, n'en parlons pas. Du chiqué, partout du chiqué. Seuls les
animaux valent à peu près le coup — sauf les insectes, qui sont un peu « malaisants ».
Un
humoriste a dit que « Beethoven était tellement sourd que toute sa vie il
a cru qu'il faisait de la peinture ». Eh bien, René Char, c'est un peu
pareil. Il était tellement con que toute sa vie il a cru qu'il faisait
de la poésie.
Quand
on visite un cimetière, on croise des morts et des vivants ; ces
derniers, inutile de se le cacher, puent atrocement des pieds « et c'est
encore avec les morts qu'on préfèrerait être ».
Il
paraît que l'activité phénoménologisante procède à partir de l'étant,
remonte à sa structure constitutive et, même au niveau supérieur,
conçoit la relation de ce dernier à ce qui le précède en logifiant,
c'est-à-dire en saisissant la relation eidétique, et en ontifiant,
c'est-à-dire en saisissant comme étant le niveau ainsi appréhendé. Mais
c'est peut-être un « on-dit ».
En
décembre 1941, Ernst Jünger, alors affecté à l'état-major parisien de
la Wehrmacht, rencontre Louis-Ferdinand Céline à l'Institut allemand,
rue Saint-Dominique. Céline confie à son interlocuteur qu'il a
constamment la mort à ses côtés — « et, disant cela, il semble montrer
du doigt, à côté de son fauteuil, un petit chien qui serait couché là ». Jünger est décontenancé, il ne s'attendait pas à ce qu'on lui fît le « coup du petit chien » !
Ces
gens qui, comme le peintre Eugène Boudin, demandent à mourir « face à la
mer » et se font transporter à Deauville pour y pousser leur dernier
soupir, on aimerait les souffleter. À quoi bon faire tant de chichis ?
Et qui croient-ils abuser, avec leur « mer » ? Mer ou pas mer, quand il
faut y aller, il faut y aller. — Je t'en foutrai de mourir face à la
mer, moi, tuouaouar !
Pour
savoir si le philosophe Jan Patočka dit vrai quand il soutient que « le
rapport entre les actes intentionnels et leurs objets ne peut être
ramené à des relations eidétiques purement objectives », il faudrait
d'abord savoir ce qu'est une « relation eidétique ». Et ça, c'est plus
facile à dire qu'à faire.
René Char : Le réel quelquefois désaltère l'espérance. C'est pourquoi, contre toute attente, l'espérance survit. Le nihilique : T'es un vrai céoène, toi, hein ?
« Être
un ermite chinois et se retirer sur une montagne froide... Trouver son
bonheur dans la voie de la vie quotidienne... Caguer parmi les nuages
et, une fois son affaire faite, se torcher le fondement avec des rochers
et du lierre brumeux... Ah ! Quel délice ! » (Les trente-trois délices
de Louis Ribémont, Trad. de Simon Leys)
Il
y a chez la femme quelque chose de chthonien. Elle a beau s'efforcer de paraître céleste, on reconnaît à mille détails
qu'elle appartient au monde souterrain. Son corps, de couleur bleuté à
gris-noir, est composé d'un protoplasme flasque et caoutchouteux. Elle
creuse des tunnels dont les parois sont couvertes d'une sorte de lave
vitrifiée. Mais surtout, ce qui trahit son caractère chthonien, c'est
son appétence pour les « magazines féminins ».
Quand
ça ne va pas fort — quand ça ne « boume » pas —, il n'y a pas que le
suicide. On peut aussi aller au musée de l'Homme regarder des crânes et
des masques. — À condition d'être dans le coin, c'est-à-dire.
Le
véritable existentialiste ne se trémousse pas dans les caves de
Saint-Germain-des-Prés. Il n'écoute pas de jazz ni ne se pâme aux
mélopées de la fille Gréco. Non, mes amis. Le véritable existentialiste,
au contraire, se livre à des macérations continuelles. Il a une « écharde dans la chair ». Il ne peut oublier sa Némésis, une bourrelle du
nom de Régine Olsen, qui est devenue pour lui le symbole de l'existence
même (et suave).
Il y
en a qui parlent de l'absurde et on leur donne le prix Nobel. Pour
corroborer leur thèse ? D'autres qui parlent du Rien et on leur donne
peau de révérence parler zob. Pour la même raison ?
Pareil
au cagot, le nihilique est atteint d'une « lèpre intérieure ». Dans son
cas, cette « lèpre intérieure », c'est l'idée du Rien — la pensée que « rien n'est ». On devrait d'ailleurs dire la sensation du Rien, car comme
idée, elle ne vaut pas cher.