Quand les
autres convives proclamèrent que le négateur Émile Cioran était des
leurs parce qu'il levait son verre comme les autres, ils se trompaient
lourdement. Non, il n'était pas des leurs et ne le serait jamais.
Certes, c'était un ivrogne (ça se voyait rien qu'à sa trogne), mais il
était du Rien — et de rien d'autre.
Mourir est
une façon de protester contre d'une part la camusienne absurdité de
l'existence, d'autre part l'inanité de la malrucienne condition humaine.
On fait d'une pierre deux coups.
Comme le
chanteur Salvatore Adamo, nous avons la triste certitude que la vie se
compose de froid, d'absence, d'un odieux silence et — dernier élément
mais non le moindre — d'une blanche solitude. Il n'y a pas de quoi se
réjouir de façon ostentatoire.
La vie en ce
monde, à quoi la comparer ? À un écho qui se propage et se perd dans le
vide ? Non, c'est trop pompeux et sent trop son bouddhisme zen. On la
comparera plutôt à une... tête de chien couché.
C'est avec
une joie malsaine qu'on regarde vieillir l'autrui lévinassien. Mais si
ça se trouve, lui aussi nous regarde vieillir ? Avec une joie tout aussi
malsaine ?
Mircea Eliade
était féru de mythes, c'était chez lui une obsession. Il parlait même
de mythes à l'abbesse. Quand ses amis lui en faisaient le reproche, il
répondait que ce n'était pas grave, qu'il s'agissait seulement de mythes
abolis.
Dans Crime et
châtiment, Semion Zakharovitch Marmeladov est un petit fonctionnaire
dont l'alcoolisme entraîne la famille dans la misère. Comble de
déchéance, il passe par les trous de la tartine. Ces trous, avec du
beurre, Raskolnikov parvient à les boucher, mais ça ne sert à rien,
c'est un leurre. Car l'infortuné Marmeladov coule par les côtés !
Si tu veux en
savoir plus sur l'ontologie herméneutique ricœurienne, ne demande pas à
la poussière comme le conseille bêtement John Fante, demande plutôt à
Alain Badiou.
Le bouddhisme
mahayana est pour le moins radical puisqu'il nie à la fois l'existence
de la réalité et celle du sujet qui la perçoit. Mais nous sommes plus
radical encore car nous nions l'existence du bouddhisme mahayana.
La femme est
une créature essentiellement vénale. Son rêve est d'épouser un riche
laboureur sentant sa mort prochaine. Mais il faut trouver l'oiseau rare.
Si Jacques
Chardonne pouvait encore parler, il nous dirait sans doute que la mort,
c'est beaucoup plus que la mort. Avec lui, tout était toujours beaucoup
plus que tout.
Sur la mort,
rien n'a de prise. On peut se moquer d'elle ou lui montrer son fiacre,
elle s'en fiche. Le moment venu, elle vous attrape par le colback, et en
moins de temps qu'il n'en faut pour cuire des asperges... votre affaire
est faite. En plus, elle s'exprime avec un drôle d'accent, un accent du
nord-ouest de Paris. Elle doit être de Houilles ou de Bezons (peut-être
même de Sartrouville).
À l'instar du
créateur John Galliano qui parlait de lui-même en disant : « Je suis le
créateur John Galliano », le penseur byzantin du XVe siècle Gémiste
Pléthon aurait pu dire : « Je suis le penseur byzantin du XVe siècle
Gémiste Pléthon. »
Georges Hegel
marchait au bord de la piscine tandis que le concept sommeillait dans
un transat. Ils se sont vus, ils se sont souri, il n'a rien fallu de
plus.
Dans Paris
est une fête, Hemingway raconte qu'une fois, Francis Scott Fitzgerald
rentrait d'un bar à trois heures du matin, et plongé comme il l'était
dans la nuit noire de l'âme, il s'était cogné à un lampadaire. Il se
l'était pris de plein fouet !
On aimerait,
comme Sadegh Hedayat, être l'auteur d'une littérature crépusculaire et
insolite, marquée par la hantise du suicide. On aimerait décrire les
mœurs persanes avec humour et poésie. Il faut dire qu'on a beaucoup de
points communs avec Hedayat : on est hanté par ses démons ; on vit en
marge de la société ; on porte un regard désespéré, teinté d'une ironie
impitoyable, sur l'absurdité du monde et l'inguérissable folie de l'âme
humaine... Mais là s'arrête la ressemblance. Car loin d'être un esprit
libre dans la lignée d'Omar Khayyam, on est de Bezons !
La
Rochefoucauld disait la mort, mais c'est plutôt sa propre vie qu'on ne
peut regarder fixement. On chercherait tout de suite un crochet où se
pendre.
« Avoir
commis tous les crimes, hormis celui d'être père. » (Émile Cioran) —
« Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être pair. » (Mgr André
Vingt-Trois)
Dans Maria
Chapdelaine, quand François Paradis, le prétendant malheureux de Maria,
meurt pétrifié dans une tempête de neige, ses dernières paroles sont
« câlice » et « cibouère ». Il commence à dire « tabernacle » mais n'a
pas le temps d'achever. Déjà la mort est là, qui l'emporte.
En mourant,
l'écrivain bolivien Jaime Sáenz a perdu environ quatre-vingt kilos.
Alors n'attendez pas ! Faites comme Jaime ! Perdez environ quatre-vingt
kilos ! En mourant !
Contrairement
au poëte Ponge, nous ne prenons pas le parti des choses. Avec leurs
muons, leurs bosons et leurs gluons, elles auraient plutôt tendance à
nous filer les chocottes.
Le peintre et
sculpteur Alberto Giacometti disait que quand la peur de mourir vous
quitte, c'est vraiment le moment de s'inquiéter. L'avenir devait lui
donner raison de façon tragique, car peu après, le peintre et sculpteur
passait sous un camion.
Quoi qu'on
pense de Charles Baudelaire comme poëte, c'était quelqu'un
d'attentionné. À son éditeur Poulet-Malassis, il avait coutume de dire : « Prends donc ce fauteuil, tu seras mieux. »