samedi 21 février 2026

Révélation gastronomico-littéraire

 

Une fois qu'on a expérimenté le Nouveau roman, on ne peut plus manger un véritable sandre du lac Balaton qu'accompagné de pommes de terre en robbe grillée. Toute autre garniture vous semble fade et presque incongrue.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Où s'asseoir

 

Une bonne leçon que vous enseigne la vie est qu'il vaut mieux poser son fiacre sur la banquette de la salle Bordone que dans un affreux fauteuil ottowagnérien — surtout quand ledit fiacre est, comme celui de madame Bovary, « une lourde machine » (les fauteuils ottowagnériens n'étant pas réputés pour leur solidité).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un barrage contre le naphtaïsme

 

Dans La Montagne magique, le penchant qu'il éprouve pour l'envoûtante madame Chauchat n'empêche pas Hans Castorp de faire barrage (aux idées extrêmes de Léon Naphta, avec l'aide de Settembrini, dans la salle à manger).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un héros modeste

 

Ayant vécu, le poëte Neruda aurait pu prendre des grands airs, mais il n'en fit rien. Qu'il ait vécu, il ne l'avouait d'ailleurs qu'à contrecœur. C'était un héros modeste, comme Jean de Boiboissel.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

vendredi 20 février 2026

Timbres

 

Au dramaturge Ionesco, le sévère et le grave suffisaient, mais son ami Cioran ne se sentait à l'aise que dans le sépulcral et le caverneux. Quand Ionesco se contentait du cor et du trombone, il fallait à Cioran la plainte mugissante et voilée du basson.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Kitsch universel

 

Par quelque étrange fatalité, tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons se transforme en kitsch, en poncif, devient piteusement ridicule. Schopenhauer et son pendule, Cioran et ses robinets, Thomas Bernhard, l'Homme qui marche de Giacometti, le bateau ivre de Rimbaud : grotesques. Une unique exception : l'astucieux calembour « le maire d'Eu (Seine-Maritime) ».
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Céviennes

 

Considérons un triangle ABC et trois céviennes de ce triangle concourantes en un point P. Dans son ouvrage Voyage avec un cercle pédal dans les céviennes, publié en 1829, le mathématicien Olry Terquem fait une révélation fracassante : le cercle pédal de P, passant par les pieds de ces céviennes, détermine trois autres points sur les côtés du triangle qui sont également les pieds de céviennes concourantes !
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Ouvert rilkien

 

Chez Rilke, l'Ouvert n'est pas un sous-ensemble d'un espace topologique qui ne contient aucun point de sa frontière, mais « l'espace pur dans lequel infiniment fleurissent et se perdent les fleurs ». Quand le poëte proposa sa définition, les mathématiciens furent déconcertés — des fleurs ? dans un espace topologique ? —, mais la princesse von Thurn und Taxis leur offrit des petits gâteaux et tout se passa bien.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

jeudi 19 février 2026

Départ de Rilke pour la Libye

 

En septembre 1922, Rainer Maria Rilke, qui vient de terminer ses Élégies de Duino, quitte le château de la princesse Marie von Thurn und Taxis pour Tobrouk, en Libye, où il espère se ressourcer au contact des Bédouins.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Lire de l'Urcelar... ou pas

 

Et si Mallarmé avait raison ? S'il était le cas qu'un solitaire tacite concert se donne, par la lecture des œuvres de Marguerite Urcelar, à l'esprit qui regagne, sur une sonorité moindre, la signification ? Cela justifierait qu'on surmontât sa répugnance et lût l'un des ouvrages de la poëtesse, peut-être ? 
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Seul mais... de Bezons

 

Si on était allemand, on dirait : « Ich bin ganz allein. » Mais loin d'être allemand, on est de Bezons !
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Husserl enfoncé

 

Toute conscience est conscience d'avoir fait ou dit une connerie.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

mercredi 18 février 2026

À Piatigorsk

 

Il y a des endroits où l'on n'ira jamais, par exemple Piatigorsk. Et pourtant, c'est peut-être justement là qu'on aurait dû aller. C'est peut-être justement là que nous attendait notre destin.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un peu gros

 

Mallarmé dit qu'un solitaire tacite concert se donne, par la lecture, à l'esprit qui regagne, sur une sonorité moindre, la signification ; qu'aucun moyen mental exaltant la symphonie ne manquera, raréfié et c'est tout, du fait de la pensée. Mais il ne nous la fait pas. On veut bien beaucoup de choses, mais là c'est un peu gros.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Préfère l'imper

 

En 1890, Verlaine est victime d'une crise de rhumatisme. Il fait un séjour à l'hôpital Saint-Antoine où il reçoit la visite de son « amie », la fille Philomène Boudin. Elle l'informe que le temps est atroce, qu'il pleut tout le temps, et lui demande de l'argent pour s'acheter un duffelcoat. Verlaine lui répond : « Préfère l'imper. C'est plus vague et plus soluble dans l'air. » À quoi la fille Boudin rétorque : « Peut-être mais c'est moins chaud. »
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Dur à avaler

 

Il nous déplaît de penser que l'aimable Bove était l'ami du pénible Soupault. Mais à cela aussi, nous devons nous résigner.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

mardi 17 février 2026

Deux rusés compères

 

Borges et Cioran ont en commun d'avoir compris que pour faire intelligent, il faut parler des gnostiques.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Tacite en babouches

 

On lit la phrase : « Tacite dit que les Germains sont habiles à mourir » et aussitôt la puce nous vient à l'oreille. Mais on a beau chercher, impossible de trouver le contrepet. Tacite... habile... Non : rien.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Expulsion de l'autrui lévinassien

 

Avec ses mauvaises manières et ses gros genoux, l'autrui lévinassien nous empoisonne la vie, mais impossible de l'expulser : nous n'avons pas reçu le « laissez-passer consulaire » !
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Sartre au Drepung

 

Pas besoin de gril : sur le toit du temple de Jokhang, vous pourrez profiter d'une vue splendide sur le Barkhor et le palais du Potala (et l'enfer, c'est les autres).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

lundi 16 février 2026

Nuisances

 

Bernanos, dont le voisin possédait un taille-haie électrique, n'en pouvait tellement plus de ce raffut qu'il décida de frapper un grand coup : il définit la civilisation moderne « une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ».
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un cas tragique d'homonymie

 

Il n'est absolument pas question de confondre le Topset avec le Topsøe. Le Topset vous donne de l'énergie — « il a mangé du Topset ! » — tandis que le Topsøe est un écrivain danois.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Controverse du butane

 

Dans la controverse qui, en mars 1964, oppose Émile Cioran à un commerçant à propos d'une bouteille de butane, Cioran représente le versant empiriste et nominaliste, attentif aux « particuliers », tandis que le mercanti incarne le réalisme et l'alliance avec le kantisme.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un poisson un peu leste

 

Un saumon qui raconte des histoires salaces est un saumon graveleux.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

dimanche 15 février 2026

Maximes pour rien

 

Les Chamfort, les La Rochefoucauld, les Joubert et tutti quanti auraient pu tout aussi bien uriner dans un violon. Nonobstant qu'il les ait lus, le monstre bipède ne s'est corrigé d'aucun de ses travers. Quant aux grosses dondons, elles n'ont jamais été aussi cuissues et fessues.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Comme Jaime

 

Obsédé par le problème du mal, Georges Bernanos perdit quinze kilos en deux jours grâce à la méthode Comme Jaime (du nom de l'écrivain bolivien Jaime Sáenz qu'il avait rencontré au Brésil). Il était méconnaissable.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Manières des décédants

 

Untel nous a quitté ; untel a disparu ; untel s'est éteint. Nous sommes entourés de lâcheurs, d'épigones de Houdini et d'ampoules électriques au bout de leur rouleau.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Bacon et Salami

 

Le point commun entre le peintre Francis Bacon et le général iranien Hossein Salami, c'est leur fascination pour la violence, la cruauté et la tragédie. Des corps ramassés à l'extrême, tordus et écrabouillés, musculeux, disloqués, ravagés, des distorsions crispées, des contractures paroxystiques, des poses quasi acrobatiques... Voilà le genre de choses qu'ils aimaient.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

samedi 14 février 2026

Martyre d'Achab

 

Dans le roman de Melville, Moby Dick est une baleine très vicieuse. Elle s'acharne sur le capitaine Achab au point qu'il en perd son foc, puis son cacatois. Il ne peut plus prendre de ris, fût-il de veau, fût-il accompagné d'une sauce aux morilles. Le répugnant cétacé lui a coupé l'appétit.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Main occulte du Moi

 

Nulle œuvre d'art ne porte la marque de la nécessité. Derrière tout roman, toute sonate, tout tableau de peinture se cache la main occulte du Moi (pour parler comme Barrès).
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Jules ne tient pas la bouteille

 

C'est écrit d'avance : si Lavisse lui fait boire de l'alcool, Jules Quicherat.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Sort enviable de Loti

 

Pierre Loti aurait pu être plus mal partagé. Il a eu un certain succès dans les lettres et a même été élu à l'Académie.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

vendredi 13 février 2026

Un vieux tacot

 

Teintée de clair de lune et de mélancolie, dotée d'une chaudière et d'un système de transmission par chaîne, la vie de l'homme tient à la fois de la De Dion-Bouton à vapeur et de l'Amédée Bollée.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Wilsonomyces carpophilus

 

La photographe Diane Arbustre se suicide à l'âge de quarante-huit ans le 26 juillet 1971 dans son appartement de Greenwich Village en avalant une quantité importante de bouillie bordelaise. Elle souffrait depuis longtemps de la « maladie du trou », cette maladie causée par un champignon pathogène qui affecte tout à la fois les feuilles, les fruits et les rameaux.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

La mort viendra et elle aura ton fiacre

 

Dans le roman de Flaubert, Charles Bovary meurt de chagrin après le suicide de sa volage épouse.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Mariez-vous

 

« Quadrige de Récipon !
— Cartel de Sinaloa ! »
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

jeudi 12 février 2026

Bouderie de Lou

 

Un jour, Lou Andreas-Salomé, fâchée, montra son dos à Paul Rée, nous répétons : son dos à Paul Rée. Puis elle quitta la pièce. Tout doucement. Sans faire de bruit. Comme la vie quand elle sépare ceux qui s'aiment, ou la mer quand elle efface sur le sable les pas des amants désunis.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Admirable de lapin

 

Le monstre bipède, admirer, ça le rassure. Heureusement qu'il est facile à satisfaire, parce que pour trouver quelque chose de vraiment admirable dans ce « monde de néant »... Tout ce qu'on y voit, c'est de la révérence parler merde : même Bach, même Glenn Gould, même le Dante, même Marsile Ficin et Gémiste Pléthon, même tout ce que vous voulez.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Comédie des sentiments

 

Si on ne veut pas passer pour un monstre, il faut bien faire semblant d'avoir des sentiments, mais en réalité, on aura passé sa vie à ne rien ressentir « si ce n'est le désir passager de boire du vinaigre ».
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un comble de bougre

 

Être une fourmi de dix-huit mètres... Porter un chapeau sur la tête... On a déjà l'air d'un cornichon, mais en plus il paraît qu'on n'existe pas ! C'est un comble, et même un comble de bougre !
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

mercredi 11 février 2026

Devant la loi

 

Chez Kafka, l'accès à la loi est barré par une porte blindée Tordjman Métal et le gardien ne veut pas l'ouvrir. Il ne reste qu'à faire demi-tour.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Sacrifice d'Isaac

 

S'il s'était trouvé à la place d'Abraham, Bartleby aurait sûrement dit qu'il « préférait ne pas » et alors Dieu aurait été dans la mouise. Pour ce genre de bizness, il valait mieux prendre un type de bonne composition.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Porte ouverte

 

S'il suffisait de peindre des tableaux de peinture pour être peintre, ou d'aligner trois mots pour être écrivain — l'un de ces mots fût-il ornithorynx —, ce serait la porte ouverte.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Un plan diabolique

 

Marcel Béalu avait ourdi un plan diabolique : il allait faire croire à tout le monde qu'il était poëte. Après... après, on verrait bien.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

mardi 10 février 2026

Licenciement phantasmé de Debord

 

N'en déplaise aux jeteurs de sort, le créateur des éditions Champ libre, Gérard Lebovici, n'a jamais viré Debord mais viré Debord.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Appeler Raoul


Chaque fois qu'il se livrait à un excès de boissons alcooliques, le situationniste Guy Debord appelait Raoul toute la nuit. Son ami Raoul Vaneigem. Le médiéviste.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Complétude de la désolation

 

Quand un mathématicien ne va déjà pas fort et qu'en plus il constate qu'un pigeon a déféqué sur son véhicule, il se dit que c'est complet tant au sens de Cauchy qu'à ceux de Hölder et de Dedekind.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Bizarreries du Parmesan

 

D'après Vasari, le Parmesan avait hérité des bizarreries du Rosso, auxquelles il avait ajouté les siennes propres. Ainsi, il avait la hantise d'être, premièrement, placé dans une forme ronde en acier inoxydable serrée avec une boucle à ressort ; deuxièmement, plongé dans un bain de saumure durant vingt à vingt-cinq jours ; enfin, mis à affiner pendant douze voire vingt-quatre mois.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

lundi 9 février 2026

Penser printemps

 

Si le poëte Nerval avait été un tant soit peu raisonnable, ce n'est pas de se détruire qu'il aurait eu la pensée en arrivant sur la place de la Concorde, mais d'épouser la fille du consul Olsen dit Olsen-au-gruau.
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)

Feu vert du Pandchan

 

Les bouddhistes sont très fiers de leur « grand véhicule de pompier » et ils en prennent un soin extraordinaire. C'est le numéro deux dans la hiérarchie bouddhique, le Pandchan-Remboutchi, qui est chargé de son entretien. Chaque mois, il contrôle les niveaux, la pression des pneus, les plaquettes de frein, et cætera. Si rien ne cloche, il dit : « Tout est okay. Vous pouvez y aller, les gars. »
 
(Gilbert Garistre, Aveux et anatropes)