En supposant
même que notre destin nous attende à Pouldreuzic ou à Piatigorsk sous la
forme d'une merveilleuse beauté bigoudène ou nord-caucasienne, tant
pis, il attendra. Pour la différence que cela fait... On sait déjà
comment ça se termine, le destin.
Pour cent
personnes qui sortent du lot, il n'y en a pas une qui méritait de sortir
du lot. Comme disait Baudelaire, tout est abîme. En haut, en bas,
partout, la médiocrité. Le vide affreux et captivant. Il faudrait ne
jamais sortir des nombres. Parce que les êtres...
Les
expressions de « ciel de traîne » et de « couloir rhodanien » nous
courroucent. Assez de ciels de traîne ! Assez de couloirs rhodaniens !
Du possible ! Du possible, sinon nous étouffons !
Le 11 janvier
1966, en fin de matinée, le peintre et sculpteur Alberto Giacometti
regagne à pied son domicile en suivant la rue de la Gaîté. Il vient
d'acheter de la charcuterie. Tout à coup il s'arrête, pose à terre son
paquet, s'assied sur le trottoir et meurt. Comme l'architecte David
Vincent, il était « un homme trop las pour continuer sa route ». Si un
vaisseau spatial s'était posé dans les parages quelques minutes après,
ç'eût été le bouquet — mais non.
Son terrible
handicap n'empêcha pas Louis Mexandeau de devenir ministre, mais il ne
pouvait pas porter une hotte et était obligé de dormir sur le ventre.
Deleuze et
ses rhizomes... Lacan et ses mathèmes... Heidegger et ses
être-quelque-chose... La philosophie est un véritable bric-à-brac. Pour
reprendre l'expression de Lichtenberg, il n'y manque que la chaise
percée du Dalaï-Lama.
Les
philosophes grecs, les Socrate, les Platon, les Aristote, n'oubliaient
pas leur idéal quand ils prenaient l'apéritif. Encore et toujours, ils
voulaient du beau, du bon, parfois même du bonnet (pour avoir bien chaud
à la tête).
Péguy nous
exhorte à dire ce que l'on voit, à voir ce que l'on voit et à dire ce
que l'on dit. La seule combinaison qu'il exclut est de voir ce que l'on
dit, on ne sait pas pourquoi.
Ayant
parcouru environ la moitié du chemin de notre vie, nous entrons avec le
Dante dans une forêt obscure. Nous allons aux champignons. Il a l'air de
s'y connaître et dit que c'est un bon coin pour les cèpes, alors... ce
serait bête de ne pas y aller.
Les bourgades
de la Manche, Cherbourg, Saint-Lô, Avranches, etc., sont si lugubres
que Cervantès ne veut pas s'en rappeler le nom. C'est lui-même qui le
dit au début du Quichotte. Il ne fait grâce qu'à Ducey, à cause de son
vieux pont sur la Sélune.
Un matin, au
sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa se découvrit frappé d'alopécie.
Il n'avait plus un poil sur le caillou. « La journée commence bien », se
dit-il. Il regarda par la fenêtre ; on entendait des gouttes de pluie
sur le zinc. Ce temps brouillé aggrava sa mélancolie ; déjà qu'il avait
la boule à zéro, et maintenant la pluie.
D'après son
ami Blaise Cendrars, le peintre Chagall peignait avec une sardine,
parfois même avec une vache, suivant ce qui lui tombait sous la main.
Cendrars affirme également que Chagall avait « les yeux au cul » mais
cela paraît trop extraordinaire pour être vrai.
Il y a des
endroits où l'on n'ira jamais, par exemple Pouldreuzic. Et pourtant,
c'est peut-être justement là qu'on aurait dû aller. C'est peut-être
justement là que nous attendait notre destin.
L'art, la
science, la philosophie, la religion, l'amour, les bonnes femmes, tout
ça ne vaut pas tripette. D'accord avec Palivec, le patron de la
brasserie Au Calice, nous répétons après lui : « Autant vaut la merde. »
Dans l'étude
qu'il a consacrée à Virgile, Sainte-Beuve révèle que le poëte, en panne
d'inspiration et à court de moyens, dut travailler un temps comme agent
de sécurité dans un hypermarché des environs de Mantoue.
Comme le
peintre Grandgil lorsqu'il prend à partie le bistrotier Alfred Couronne,
nous demandons à l'autrui lévinassien ce qu'il est venu foutre sur
terre, nom de Dieu. Nous lui demandons s'il n'a pas honte d'exister et
s'il ne va pas changer de gueule un jour. Nous ajoutons « saloperie,
va ».
Manger des
chipos avec Guillaume de Champeaux ; discuter avec lui de réalisme et de
nominalisme ; pour le faire bisquer, affirmer après Roscelin que les
universaux sont des abstractions qui n'existent que dans l'esprit de
celui qui les forme.
Dans la vie,
on peut être de bonne foy autant que le poëte des Planches courbes, on
peut avoir des principes autant que Gavrilo, on ne s'en retrouve pas
moins cocu comme Phillip.
On croit
qu'un assassin n'a pas de principes, mais Gavrilo en avait : il ne tuait
que les archiducs (et leur bonne femme, si elle avait le malheur d'être
dans les parages).
On n'a pas
idée d'habiter seul avec maman dans un très vieil appartement situé rue
Sarasate, à deux pas de l'ancien hôpital Boucicaut. Cela défie le sens
commun. Quant à exhiber son fiacre sur la scène d'un cabaret, on n'en a
pas idée non plus, et l'eût-on... encore faudrait-il posséder un fiacre !
En russe, si
l'on vous demande si vous allez bien, ce qui se dit « caque dis-là », il
faut répondre « Albert Caraco », soi-disant. Le penseur crépusculaire !
Pour dire que l'on va bien ! C'est un comble, et même un comble de
bougre !
Pour réparer
une fêlure existentielle à la Scott Fitzgerald, on peut chercher de
l'aide chez Gabriel Marcel, Karl Jaspers ou Maurice Nédoncelle, mais
d'après Nagarjuna le Nihiliste, le plus simple et le plus efficace est
d'engloutir une énorme portion de tarte aux fruits accompagnée d'un
« coup de mousseux ».
Sentant sa
mort prochaine, le sociologue Marcel Gauchet ne fit pas venir ses
enfants, ne leur parla pas sans témoins, il fit mieux : il confia ses
archives à l'Imec. Puis il attendit, il attendit, mais rien ne se passa.
Il était toujours vivant mais il n'avait plus d'archives !
Il n'est pas
aisé de trouver de la beauté et de la profondeur dans les tableaux de
Bram van Velde, mais il faut pourtant y parvenir (ou faire semblant d'y
être parvenu) si l'on veut éviter de passer pour un bredin et conserver
un semblant de vie sociale.
Quand Simone
s'en allait, par exemple à Dieppe, Émile Cioran trouvait qu'elle s'en
allait comme un soleil qui disparaît, comme un été, comme un dimanche.
Il avait peur de l'hiver et du froid, il avait peur du vide, de
l'absence. Les oiseaux ne chantaient plus, le monde n'était
qu'indifférence. Alors pour se remonter le moral, il écoutait de l'Alain
Barrière.
C'est dans
une profonde détresse qu'il erra, Phil Ochs, avant de se suicider. Des
piqûres sur ses racines avaient provoqué la formation de tubérosités qui
s'étaient ensuite infectées. Le traitement par le sulfure de carbone
s'était révélé inefficace. Il ne restait plus au chanteur qu'à se pendre
(ce qu'il fit, chez sa sœur Sonny).