Dans les
décombres de Rebatet, on a retrouvé une peinture à la gouache
représentant des oies paissant. Demi-grandeur naturelle. Dans cette
peinture, l'ampleur du style s'allie au fini de l'exécution (mais on
s'en serait douté).
De tout
temps, la vocation de Cesare Pavese fut celle d'un suicidaire. Il était
condamné à penser au suicide devant n'importe quel ennui ou douleur. Son
principe était le suicide, jamais consommé, qu'il était convaincu de ne
consommer jamais, mais qui caressait sa sensibilité. Jamais ? Le 27
août 1950 pourtant, dans une chambre d'hôtel de Turin, Pavese met fin à
ses jours en absorbant une vingtaine de cachets de somnifère. L'autopsie
révélera « une sensibilité morale exacerbée » et « une capacité
d'autoanalyse sans complaisance et sans concession sur le plan
esthétique ».
Tout le monde
en convient, Georg Trakl est le poëte des lacs sombres, des décadences
et des transgressions. Son œuvre est composée de poëmes où prédominent
« l'ambiance et les couleurs de l'automne, les images sombres du soir et
de la nuit, du trépas et de la faute ». Écrire des vers permit à Trakl
de tenir un certain temps, mais à la fin, il en eut assez des lacs
sombres, des transgressions et de l'automne, et se suicida en absorbant
une dose massive de cocaïne — ce qui lui valut le désagrément de se
trouver d'abord en « urgence absolue ».
Le poëte
Roger Gilbert-Lecomte s'entendait souvent demander si son prénom était
Roger, Gilbert ou Lecomte voire Lecointre. Lassé de répondre Roger, il
devint un pilier de la revue Le Grand Jeu et s'engagea dans un processus
d'autodestruction par usage de toxiques.
Contrairement
à ce que prétend Chardonne, l'amour n'est pas beaucoup plus que l'amour
mais exactement la même chose, au détail près. Comme dirait Leibniz,
tout ce qui peut être prédiqué de l'un peut être prédiqué de l'autre.
Pour échapper
à la nostalgie des délices de Capoue, il suffit de ne pas aller à
Capoue, ce n'est pas compliqué. Il suffit de mener une « vie de merde »,
autrement dit. Mais allez dire ça aux gens.
Confirmant
sans le vouloir l'intuition de l'évêque Berkeley qui admettait
l'irresponsabilité absolue de l'homme, le philosophe Althusser, jugé
irresponsable, sera interné et mourra à l'hôpital. Durant l'instruction,
il ne cessa de clamer qu'il ne voulait pas tuer sa femme mais seulement
lui prouver — en l'étranglant ! — que « l'histoire est un processus
sans sujet » — affirmation qui contredit l'interprétation orthodoxe
du marxisme selon laquelle le prolétariat est le sujet de l'histoire.
Le négateur
Émile Cioran est essentiellement un ténor, mais son médium est si plein,
si corsé, qu'il lui permet d'aborder sans désavantage les rôles de
baryton. Ainsi dans l'aphorisme : « L'interminable est la spécialité des
indécis. »
Moscou,
années 1930. Le stalinisme est tout-puissant, l'austérité ronge la vie
et les âmes, les artistes sont devenus serviles et l'athéisme est
proclamé par l'État. C'est dans ce contexte que le diable décide
d'apparaître et de semer la pagaille, bouleversant toutes les notions :
le vrai, le faux, le laid, le beau, le dur et — c'est à peine croyable — le mou qui a un grand cou !
Malingre,
chétif, souffrant de fourmillements dans les guizots, Émile Cioran
aurait aimé posséder la vigoureuse constitution des montagnards du Jura
ou du Bugey. Il se vengeait de sa cacochymité en écrivant des aphorismes
grinçants tels que : « La vie se crée dans le délire et se défait dans
l'ennui. »
Le quidam qui
décrit une biscotte confiturée ou un bigaradier aimerait atteindre la
perfection dans l'art de restituer l'horreur, comme fit Bove dans La
Coalition.
Dans son
roman Sur la route, Jacques Kérouac met en scène différents personnages
qui presque tous fument de la « beuh » ou du « shit ». On reconnaît
entre autres Allen Ginsberg, William Burroughs et Gregory Corso. Ces
êtres déchus « prennent des substances ». Ils « consomment ». Ce sont
des drogués.
Le 3 janvier
1889, à Turin, le penseur paradoxal Frédéric Nietzsche voit un cocher
rouer de coups son cheval. Il jette ses bras autour du cou de l'animal
pour le protéger. À cet instant précis, le penseur paradoxal sombre dans
la folie. Il ne parlera plus jamais. Question : « What happened to the
hoss ? »
Le doute
systématique que pratiquait Henri Michaux à la suite de Descartes
faillit un jour lui coûter cher. Dans l'autobus, alors qu'il doutait de
tout, il s'assit sans réfléchir à une place « réservée aux mutilés de
cul ». Heureusement, il n'y avait pas de contrôleur ; parce que sinon...
il était bon comme la romaine.
Le philosophe
Wittgenstein a osé dire tout haut ce que beaucoup de personnes pensent
tout bas : ce que l'on ne peut dire, il faut le taire. Et encore : je
sais que ceci est ma main.
Nous ne
pardonnerons jamais au poëte Ponge d'avoir pris le parti des choses, ces
choses qui nous ont poussé au bord du désespoir à force de nous
résister et de déféquer sur notre véhicule (nous pensons ici aux
pigeons, tout particulièrement).
Que le
bouddhisme ait fait pousser des « oh ! » et des « ah ! » au moment de sa
création, cela est compréhensible, mais aujourd'hui, le néant (Émile
Cioran, Raymond Doppelchor), l'absurde (Eugène Ionesco, Samuel Beckett),
l'illusion à quoi se ramène toute chose (José Garcimore), tout cela est
rebattu et ennuyeux au possible. Trouvez autre chose, les bouddhistes !
Le philosophe
Georges Hegel voulait « maraver » tous ceux qui ne pensaient pas comme
lui. Vous critiquiez devant lui son système et il vous disait : « Je
vais te maraver, moi, tuouaouar. » Le fait de maraver son contradicteur,
il appelait ça le « moment dialectique ».
Tout ce qu'on
retiendra de Jaccottet, c'est que son œuvre est crispée sur un fond de
silence et d'indéfinissable tristesse. On ne l'a pas lu mais on sait ça — et ça devrait nous suffire pour la suite de notre périple dans le
« désert de Gobi de l'existence ».
À l'instar du
chanteur Fugain, l'homme est seul dans l'univers. Il a peur du ciel et
de l'hiver, des fous et de la guerre, sans oublier le temps qui passe,
dis. Pour atténuer sa solitude, il imite le Mientus de Ferdydurke et
tente de fraterniser avec un valet de ferme, mais il a beau explorer
toutes les fermes des environs, il n'en trouve aucun, en tout cas aucun
de convenable.
Le futur
s'avère toujours plus horrible que le présent. Les choses ne peuvent
aller que de mal en pis. C'est pourquoi il faut se dépêcher de... de
quoi, exactement ? Deleuze dirait de créer des concepts.
Les
bouddhistes prétendent que le joyau est dans le lotus, caché derrière
les pétaux et les sépaux. Ils paraissent y attacher une grande
importance. Ils le répètent tant de fois qu'on a envie de les assommer.