mercredi 18 juillet 2018

Le lait, c'est très bon pour vous (S. Dixon)


Il commençait à se faire tard ce soir-là. Je demandai donc à ma femme si elle était d'accord pour qu'on s'en aille. « Encore quelques minutes, chéri », dit-elle, « je m'amuse tellement ». Je ne pouvais pas en dire autant. Cette soirée avait été depuis le début d'un ennui mortel.
Je me retrouvais tout seul, n'ayant envie de draguer personne, ni de boire un autre verre, ni d'emmener la femme de quelqu'un d'autre « prendre l'air » pour échanger des caresses. 
Je voulais rentrer à la maison pour lire du Gabriel Marcel. J'avais été obligé de laisser en plan De l'existence à l'être pour venir à cette soirée, et je brûlais de connaître la suite. Le fil conducteur de l'ouvrage était que l'existence désigne une participation au réel antérieure même à la conscience qu'on en prend, tandis que le terme d'être ne convient qu'à une participation dans laquelle s'engage librement le sujet. Mais que comporte exactement le passage de l'existence à l'être et comment le réaliser ? Par quelle voie prendre contact avec l'être personnel que nous sommes ? Si j'avais bien compris, d'après Marcel, l'homme ne peut y accéder que par une activité personnelle, qui l'engage dans l'être.
Mais j'avais beau me creuser les méninges, je n'arrivais pas à concevoir le genre d'activité qui aurait pu me révéler mon être personnel. Faute de mieux, je décidai de laisser Cindy s'amuser seule ici, de rentrer chez moi et de tenter un rapprochement avec la baby-sitter. Cette forme d'« engagement dans l'être » était sans doute assez peu marcellienne, mais pour ce soir ça ferait l'affaire.


(Étienne-Marcel Dussap, Forcipressure)

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