Repenti de
l'existence, Émile Cioran dénonça ses complices — Ionesco, Beckett, et
cætera — au juge Van Ruymbeke, mais ils parvinrent tous à s'enfuir au
Panama avant d'être arrêtés.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Vous êtes
installé à une terrasse de café, sirotant une bière ou autre chose, quand
soudain, à une table voisine, quelqu'un dit Bègles. Tout de suite, cela
exacerbe vos pensées homicides.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Dans le
Bouddhacarita, poëme épique attribué à un certain Asvaghosha qui vécut
au premier siècle de l'ère chrétienne, il est dit que « rappelé par son
père, le Bouddha retourna à Kapilavastu accompagné de vingt mille
disciples ». Nous n'avons pas envie d'en savoir davantage. Les histoires
avec des noms comme Kapilavastu, nous nous en passons.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Les pas que
fait un homme, du jour de sa naissance à celui de sa mort, dessinent
dans le temps une figure inconcevable en laquelle certains amateurs de
mélodrame ont cru reconnaître une tête de chien couché.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
À propos des
personnes du sexe, voici ce que dit le Bouddha : « Les femmes sont
ainsi, impures et monstrueuses dans le monde des mortels ; mais l'homme,
trompé par leurs atours, les trouve désirables. Par atours, j'entends
les biberons Robert, la mijole et le fiacre. Compris, bande d'abrutis ? » Tout le monde dit qu'il avait compris.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Dans notre
monde, une triste évidence s'impose : les amateurs de
« dîners-spectacles » sont, comme tout un chacun, sujets à la maladie,
au vieillissement et à la mort. Une fois qu'on a reconnu ce fait, on
renonce une fois pour toutes aux « dîners-spectacles ». On ressent même
du dégoût pour les « dîners-spectacles ». Comme l'Ecclésiaste, on trouve
que tout ce qui se fait sous le soleil est mauvais, car tout est vanité
et poursuite du vent.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
En novembre
1892, quand les troupes du général Dodds pénètrent dans le palais du roi
Béhanzin à Abomey, elles découvrent que l'édifice est décoré de crânes
humains. C'est l'horreur et la stupéfaction parmi les braves pioupious.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
À force
d'être partout, Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau en étaient
venus à penser que l'espace n'est pas un concept empirique mais l'une
des formes a priori de notre sensibilité. Dans Dialogue de vaincus,
l'ouvrage qu'ils rédigèrent ensemble à Clairvaux, Rebatet dit à Cousteau
que « l'espace n'est pas un concept pur, mais une forme de l'intuition
pure, car il est infini, tandis qu'on ne peut imaginer un concept qui
contiendrait en lui une foule infinie de représentations ». Cousteau
répond qu'il n'aurait pas mieux dit et évoque avec une tendresse teintée
de mélancolie le mérou Jojo.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Mettre un
bémol aux propos de Paul Rée, c'est ce à quoi s'employait Lou
Andreas-Salomé. Elle craignait que les déclarations incendiaires de Rée
ne missent le feu aux poudres.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
C'est le
moment crépusculaire. On s'assied sous un portail dans l'espoir
d'observer ce reste de jour dont s'éclaire la dernière heure du travail,
mais on ne voit rien car il y a gêne. L'autrui lévinassien nous bouche
la vue.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Depuis que
l'homme a chu dans le temps, tout est allé pour lui de mal en pis. Sa
vie, où tout était simultané, a pris un caractère chronologique. Elle
est devenue une suite (d'emmerdes).
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Si nous
étions Président de la République, nous prendrions un décret interdisant
de chérir les causes dont on déplore les conséquences, comme ça Bossuet
serait content et il arrêterait de nous faire chier.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Dans la pièce
de Goethe, le condottiere Götz von Berlichingen, sommé de se rendre,
fait dire au capitaine de la troupe qui l'assiège qu'il peut venir lui
biser le cul. C'est aussi ce que nous disons à l'autrui lévinassien.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Les
soi-disant misanthropes qui fréquentent des gens en cachette, cela
suffit ! Quand on fait profession de vomir le genre humain, on ne passe
pas des soirées entières au téléphone avec Ionesco ou avec Henri
Michaux. Cela suffit !
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
On entend
parfois dire que si tous les gars du monde voulaient bien se donner la
main, le bonheur serait sinon pour demain du moins pour la semaine
prochaine. C'est possible, mais nous, ce qui nous ferait vraiment
plaisir, ce serait que tous les gars du monde disparaissent. Aux
chiottes, les gars du monde ! Du balai ! On vous a assez vus ! Assez de
salamalecs !
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Kant fait la
distinction entre les apéritifs discutables (par exemple le pastis) et
les apéritifs qu'il nomme catégoriques (guignolet, pineau des Charentes,
etc). Il dit ne boire que des seconds, les seuls selon lui à même de
constituer le principe de vérité d'une philosophie morale.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
« On se
souvient de Goethe mais on ne se souviendra pas de toi. Tu n'as écrit ni
Faust ni les Souffrances du jeune Werther. En d'autres termes, tu es un
raté, mon pauvre cher vieux.
— Oh, ça va, ferme ta boîte à fromage, un peu, dis ! »
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Le poëte
Donne dit qu'il ne faut pas demander pour qui le glas sonne — non pas
le glaçon mais bien le glas sonne — parce qu'on va être déçu du voyage : c'est pour soi-même qu'il sonne. Mais il faut prendre ça avec des
pincettes, ce ne serait pas la première fois qu'il raconte des bourres.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Le Sphairos
d'Empédocle « exulte dans sa solitude circulaire », mais nous ne savons
pas comment il fait, car nous, dans la nôtre, nous nous ferions plutôt
caguer.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Les stoïciens
tiennent pour absurde l'idée que les dieux interviennent en toute
fissure du foie et en tout chant d'oiseau. Ils pensent que les dieux ont
mieux à faire et que le hasard existe. De la part de stoïciens, cela
peut se comprendre, mais tout le monde n'est pas stoïcien. On aimerait
savoir ce qu'en pense le pauvre Jeander Cader, lui qui a perdu son
dentier dans un accident de scooter au rond-point de Perros. Son dentier
lui a littéralement sauté de la mâchoire. À ce jour, il a été incapable
de le retrouver.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Enfant, on
n'a pas encore découvert que « rien n'est ». On prend le monde pour
argent comptant. C'est le temps béni de l'insouciance. Mais ensuite, on
lit les idéalistes allemands, on reconnaît avec eux le caractère
hallucinatoire de la réalité empirique, et c'en est fait de notre
bonheur.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Au musée, de
façon complètement inattendue, vous vous trouvez incapable d'identifier
certaine œuvre du sculpteur Bourdelle. Alors, prenant une voix de basse à
la Chaliapine, vous demandez à la personne qui vous accompagne :
« Qu'est-ce que c'est que ce Bourdelle ? »
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)
Avant d'avoir
le droit de mourir, l'homme doit mettre en ordre ses affaires. Il doit
« trier et mettre en ordre », comme le narrateur de Corrections fait
avec les papiers de son ami Roithamer (le constructeur du cône
d'habitation). Pour cela, l'homme doit s'installer dans la mansarde
Höller, située à l'emplacement le plus invraisemblable de la gorge d'un
torrent autrichien. C'est l'endroit le plus adéquat car on peut être sûr
que nul instinct, nulle pulsion — et a fortiori nul paysan tchèque — ne viendra vous y déranger.
(Samuel Slippensohn, Méditations en forme de tourte)