Érosion
de l'esprit, érosion de la volonté, érosion des sentiments... Pas
besoin d'avalanche, de jökulhlaup ou d'orage. Le temps y suffit
amplement. Il arase toute chose, l'excave, la ravine et, dans une
incoercible et infundibuliforme dynamique, l'entraîne vers sa
destination finale : le grain de sable.
Se
lever au beau milieu d'un concert symphonique et s'exclamer : « Je
préférerais un cornichon aigrelet ! » — Voilà ce qu'on appelle le « nihilisme russe ».
Qu'il
serait bon de ne plus penser... D'être de consistance pierreuse... —
Lapidification du cerveau ! Tout de suite ! Que ses bulbes pétrifiés
scintillent dans la délicate lumière du Rien !
D'après Angelus Silesius, « la rose est sans pourquoi, elle
fleurit parce qu'elle fleurit ». Mais ce n'est pas le cas des
cupulifères. Ces végétaux ligneux paraissent obéir à des règles non écrites et ne fleurissent pas n'importe comment.
Tout laisse à penser au contraire qu'il existe une « logique des
cupulifères ».
Quand
il disserte sur le Rien, le nihilique se fait volontiers dogmatique,
aussi dogmatique qu'un agiosimandre, ce gong de bois ou de fer qui, en
Grèce, faisait office de cloche et qu'on ne trouve plus que dans les
dictionnaires.
Un
jour, nous rencontrons le Rien sous la forme d'un arrosoir
en zinc. Cette rencontre nous fait sortir du rêve que
nous avions appelé jusqu'à ce moment « réalité empirique », et nous
nous réveillons seuls, effroyablement seuls.
Quand
on aménage une plateforme sur les branches fourchues d'un cognassier,
on s'aperçoit après quelque temps que la plateforme ne fait plus qu'un
avec le cognassier — et l'on peut alors parler d'un « cognassier-plateforme ». Un tel cognassier-plateforme est le lieu idéal où se percher pour s'empiffrer de phonèmes.
Quand
on analyse en laboratoire ce que le psychiatre Carl Gustav Jung appelle « l'inconscient collectif », on ne trouve au fond de l'éprouvette qu'une
liqueur visqueuse d'apparence assez dégoûtante. Ainsi, c'est à ce jus
poissard que se réduit la psyché de la foule pantophobique, tout au
moins sa partie transpersonnelle ?!
À
la fin de sa sonate n° 18 en mi bémol majeur dite « La Chasse », Ludwig
van Beethoven, qui était féru de fauconnerie, décida d'introduire un
gerfaut, mais il se posa longtemps la question de savoir s'il fallait le
jouer allegro ou moderato. Il opta finalement pour cette dernière
solution et bien lui en prit.
Si
on en avait les capacités, il faudrait dire ce qu'on pense de la vie et
de la mort, histoire de se soulager un bon coup. Cela pourrait prendre
la forme d'un ouvrage en deux parties : tome 1 : De la vie ; tome 2 : De
la mort.
Un jour, comme elle s'enquérait
du poëte Verlaine auprès d'un quidam, Rosemonde Gérard s'entendit répondre : « Verlaine ? Il est parmi l'herbe, Verlaine ! Alors dégage ! Et bise-moi le cul, tant que tu y es ! » — Un lecteur de Mallarmé ?
D'après
Pappus d'Alexandrie, la courbe liminale de la chrysalide est une
conchoïde de Nicomède, c'est-à-dire une courbe d'équation polaire rho =
(a / cos theta) + d où a est la distance du pôle à la directrice. Selon
le même Pappus, il est quasi impossible de rendre cette courbe plus
rigide par des chants et des rites magiques.
Quand
la mort vous tend la main, vous devenez minéral, vous devenez de l'eau,
vous devenez n'importe quoi, hormis un homme. Heureusement, ça n'arrive
pas tous les quatre matins. Sinon ce serait « malaisant ».
Le « monstre bipède » se complaît à jouer des mauvais tours, le destin
également, ce qui fait que la vie est pleine d'entourloupettes. Elles
finissent par s'agglomérer en gélatine, formant ce qu'on pourrait
appeler une gélatine d'entourloupette.
La
mort est un ophicléide aux mélodies radicales, qui vous empoigne avec
vigueur : on n'a pas fini d'entendre l'ouverture du Songe d'une nuit
d'été qu'on est déjà comme qui dirait « décédé ».
En 1955,
au Congrès international de linguistique qui se tenait à Oslo, les
conférenciers, à l'issue du banquet, levèrent leur verre empli de
phonèmes (ba, be, bi, bo, bu) à la mémoire d'un nihil antique.
Tous
ceux qui ont étudié le dandysme ont sous-estimé voire complètement
ignoré l'importance du cervelet. C'est pourtant à son cervelet que le « monstre bipède » doit de pouvoir faire des ajustements posturaux
dynamiques, et diriger ses membres pour effectuer un mouvement
déterminé. Le cervelet n'est pas à l'origine du mouvement, certes, mais
il contribue à la coordination, à la synchronisation et à la précision
des gestes. Sans cervelet, point de dandy.
« Délicieux
Rebatet, on le voit, si différent de l'exotisme d'un pittosporum, et
pourtant si forcené dans sa passion des décombres. » (Helena Miklowska)
Que
la terre soit bleue comme une orange, cela est plutôt douteux, mais ce qui
est incontestable, c'est que l'univers est silencieux comme une langue
de bœuf.
Quand on
pense que l'homme, cet être chétif, vil et plein de « boyaux combinards »
se mêle de philosophie et disserte sur les « fins ultimes », on a envie de
faire « Pouah » et de cracher de dégoût.