Nos
villes sérielles sont sillonnées de rues maussades qui toutes se
caractérisent par une absence quasi totale de genévriers et de spondias
(et ne parlons pas des ancolies).
Certains
disent que l'anachorétisme n'est qu'une pièce annexe de l'expérience
humaine. Peut-être, mais c'est la seule de la fichue baraque où l'on
sente le parfum léger des momordiques (quand les fenêtres sont
ouvertes).
Les
gens font des choses (ils se trémoussent, ils voyagent, ils ont des
aventures sentimentales, etc.) simplement parce qu'ils ne voudraient
pas, au moment de clamecer, avoir à se dire qu'ils ont « gâché leur vie »
(en ne voyageant pas, en n'ayant pas d'aventures sentimentales, etc.).
Mais ces choses, ils n'ont qu'à imaginer les avoir faites, c'est moins
fatigant et ça revient exactement au même.
Pour
naviguer dans l'existence, l'Ecclésiaste est un piètre portulan. Il vous
convainc si bien de l'inanité de toute action qu'on ne se donne même
plus la peine de prendre des ris. Alors on se laisse dériver, et
résultat : on heurte un récif. Merci l'Ecclésiaste.
Qui,
mieux que la coloquinte, dira la poignante beauté des plantes
dicotylédones à vrilles caulinaires spiralées, dotées de tiges cannelées
et de feuilles alternes à pétioles allongés mais sans stipules ? Et
qui, mieux que cette cucurbitacée, fera sentir à l'homme qu'il vit dans
un monde de néant ?
À
la différence du poisson, qui est parfois servi dans une décoction de
piment et un crépuscule de sang de mandrill, le Rien est toujours servi
sans accompagnement et dans une lumière aveuglante. Une autre différence
est qu'il n'y a pas moyen d'en laisser, il faut tout bouffer.
La
discrétion quasi cénobitique des crossoptérygiens est remarquable,
comme sont leurs nageoires au lobe basal charnu bordé d'une frange de
lépidotriches. Le monstre bipède, au contraire, fait un barouf de tous
les diables : c'est un « gueulard ».
L'homme
est une créature précaire et débile, le moindre souffle peut
l'anéantir, mais il n'est pas complètement démuni : il dispose de
multiples soies, de quarante fusils Remington, de cartouches Vetterli et
d'un peu de poudre.
L'essence
des choses n'est pas localisée au centre d'une place fort gaie entourée
de palmiers ronds et juteux, elle se situe plutôt à un lugubre « carrefour à bascule » aux alentours duquel il ne fait pas bon
s'attarder. On y perdrait le sommeil — et peut-être la raison — car
en ce « carrefour à bascule », l'être et le non-être s'entremêlent d'une
façon très-horrifique.
À
force d'être frappé par l'ourlet des vagues lointaines, le crâne
devient spumeux et on est obligé de l'essuyer, ce qui peut se faire par
exemple en utilisant une « lingette ».
Quand,
se lançant sur les traces des philosophes grecs, on part à la recherche
de la vérité, il arrive que l'on tombe sur un amas plus épais de la
couche granuleuse, le disque proligère. On n'y est pas encore, il faut
continuer à chercher.
On
dort, on se croit « peinard », quand tout à coup, on voit défiler à la
queue leu leu des brachiopodes marins à coquille lisse légèrement
ondulée. Recrudescence rectiligne des térébratules ! Même en rêve, il
faut que le réel nous assaille avec ses satanées bestioles !
Pythagoricien
protéiforme, le suicidé philosophique, en se faisant « sauter le
caisson », exprime son rejet de l'ordre cosmique, mais il récuse aussi un
ordre social qu'il voit « en forme d'auge ».
Les
citernes éloquentes du Rien, on aimerait s'y noyer mais il n'y a pas
mèche vu qu'il ne s'y trouve pas bézef d'eau. À parler franchement,
elles sont vides. Avec le Rien, c'est toujours la même chose.
L'ignominie
de l'homme, il suffit de lire Tacite pour le constater, est toujours
égale à elle-même, et cette permanence fait contraste avec les exquises
mouvances végétales, minérales et — après tout, pourquoi ne pas le
dire — animales (que l'on pense aux poils toruleux du lycaon, de
l'hyène et du lynx, qui dissimulent une eudémonologie aristocratique).
Que
l'âme est pommelée d'instinctif est une évidence polovtsienne de
Borodine — et non, comme beaucoup semblent le croire, une évidence du
feu de Manuel de Falla.
Réfléchir
est toujours une affaire risquée, mais la pensée est particulièrement
néfaste au littérateur, car elle l'affaiblit et lui ôte les forces
nécessaires à la coction et à l'expectoration des vocables.
Luc
Pulflop a comparé le monde aux génitoires d'un âne. Mais on ne voit pas
trop quelle est la logique sous-jacente à cette comparaison. Il aurait
dû dire plutôt une gerboise damasquinée. Car comme la gerboise, le monde
peut effectuer des bonds de deux mètres et courir à une vitesse
avoisinant les vingt-cinq kilomètres par heure. Et il est enchâssé
d'ornements en relief (il est damasquiné).
Le
philosophe Pascal avait sans doute raison, mais rester au repos dans
une chambre (palléale ou autre), cela présente aussi des risques. On
rumine, l'idée devient un cimeterre, le vocable un pal sécant — quand
ce n'est pas un garou effrayant — et le Moi s'en donne à cœur joie :
il commence par se dilacérer soi-même, et pour finir il tranche et
déchiquette cette folle et inextricable argutie que le vulgum pecus
appelle le réel.
Quand
l'âme-grue est atteinte de phyllodie (une mutation génétique qui
transforme les organes floraux en feuilles), on constate la présence
anormale d'une pigmentation verte dans certaines de ses parties. Ce
phénomène est appelé la « virescence de l'âme-grue ».
Celui
dont la vie n'est qu'un grand rire nerveux doit prendre un peu
d'aspirine et un léger purgatif, il doit se faire quelques frictions
avec du vinaigre et « ça passera ».
Arrivée
à un certain âge, la femme se met à ressembler à une créature difforme
au faciès d'hippopotame, mais elle n'acquiert pas pour autant la
débonnaireté de cet animal. Elle possède toujours les dents féroces du
requin, les griffes lacérantes d'un falconidé, et l'indifférence morbide
d'une renoncule. Pourtant, ce n'est pas une coquecigrue.
On
peut voir le Rien en maintes choses. Dans la femme, bien sûr, mais aussi — un exemple entre mille — dans l'orcanète, cette plante des
régions méditerranéennes dont la racine rouge fournit une matière
colorante et qu'on appelle aussi anchusa.
Malgré
des efforts quasi surhumains, Heidegger échoua à définir l'être, et il
en conçut — d'après Hannah Arendt — un vif dépit. Il n'y avait
pourtant là rien de sorcier : l'être est une pièce de clavecin
désordonnée dans laquelle l'étant existant est une simple appogiature,
quand ce n'est pas une acciaccatura.